Ambulancier américain à Bir-Hakeim - Bir-Hakeim

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Ambulancier américain à Bir-Hakeim

L'HISTOIRE

UN DÉTACHEMENT D’AMBULANCIERS AMERICAINS A BIR-HAKEIM

de Lorenzo Semple III
                              
Traduit de l'américain par Claude Wolf (promotion Bir-Hakeim)





  Dès les premiers jours de notre arrivée avec le contingent français fin mars, chacun dans notre unité avait attendu avec impatience que se matérialise la rumeur persistante du déclenchement des opérations en Libye pour le printemps. En effet, à part les quelques chanceux qui pouvaient sortir en patrouille, le travail quotidien à Bir Hakeim proprement dit, bien que ne manquant pas d’intérêt, était plutôt routinier pendant cette pause dans le désert.
 Cependant, vers le 15 mai, nous perçûmes des signes évidents, annonciateurs d’une action prochaine: nous reçûmes l’ordre de creuser des tranchées étroites et profondes, les champs de mines du camp furent élargis et améliorés, tandis que des convois d’approvisionnements de réserves arrivaient chaque jour dans le camp, et que l’ensemble des unités hospitalières de l’arrière (vers lesquelles nous fûmes redirigés) recevaient l’ordre de se tenir prêtes à partir sous préavis d’une heure.  
 Dans la soirée du 26 Mai, Stratton revint de patrouille en annonçant que tout indiquait que l’offensive avait de fortes chances d’être déclenchée le matin suivant. Le petit groupe qu’il avait accompagné en patrouille avait dû battre en retraite face à une importante concentration de forces de l’Axe, faisant mouvement dans notre direction.
 Naturellement, nous étions tous terriblement excités : nous pensions que nous allions finalement trouver la justification de notre engagement dans l’action qui se préparait.
 Au matin du 27 mai, alors que nous retournions vers nos tentes après avoir perçu notre tasse de thé matinale, notre propre artillerie ouvrit soudainement le feu. Le cirque venait de commencer ! Pendant les 2 heures qui suivirent, les 75 de Bir-Hakeim poursuivirent leur tir sur un rythme irrégulier. Et pourtant, nous ne pouvions apercevoir le moindre objectif. De temps à autre cependant, il nous était possible de repérer l’explosion des obus à une distance d’environ cinq kilomètres vers le sud ouest.
 Toutes nos ambulances étaient rattachées au GSD (Groupe Sanitaire Divisionnaire) ; ainsi notre intervention commençait après que les ambulances des divers bataillons, des Ford très allégées, aient ramassé les blessés à l’emplacement où ils étaient tombés, pour les évacuer vers les tentes du PC du GSD situées à environ cinq cent mètres de là.
Par ailleurs, tout au long des alertes, nous étions censés patrouiller périodiquement afin de prêter main forte aux postes de secours. En conséquence, Alan (Stuyvesant) organisa une réunion vers neuf heures ce matin là; il nous expliqua exactement où se trouvaient les postes de secours, nous familiarisant ensuite avec la conduite à travers le camp, guidés par quelques Légionnaires.
 Pendant ce temps, Stratton et Tichenor préparaient une évacuation vers Bir Bu Maafes, à une trentaine de kilomètres au nord-est. Aux dires des officiers du GSD, la piste était alors censée être encore ouverte. Pourtant, après une progression de cinq kilomètres, Stratton et Tichenor croisèrent une colonne de camions retournant à Bir-Hakeim à pleine vitesse, dont les occupants les engagèrent à faire demi-tour, car un détachement de blindés italiens était positionné juste derrière le prochain mouvement de terrain. Ils retournèrent donc au camp avec leurs patients, où on les assura que l’itinéraire était toujours dégagé, avant de les renvoyer d’où ils venaient. Mais cette fois, juste au moment où ils traversaient nos champs de mines, une salve de petit calibre explosa à environ 80 mètres devant eux. Suivie d’une autre salve, celle-ci bien plus proche. Avant que nos hommes aient pu faire demi-tour, une pluie d’obus s’abattit de tous côtés. Ils parvinrent néanmoins à se dégager et à rentrer au camp sans autres dommages.
 
Lorsque le bombardement commença, je me trouvais coincé en compagnie de Kulak de l’autre côté du camp. Nous fûmes obligés de nous abriter dans une tranchée durant une dizaine de minutes, avant d’oser nous lancer dans une course effrénée vers notre propre secteur. Tout en courant, nous repérâmes une ligne de blindés ennemis s’approchant des limites de notre périmètre.
 Le combat qui s’ensuivit, bien que bref, fut cependant extrêmement violent. Il le fut tout particulièrement pour nous deux : notre tente et nos trous individuels étaient situés à l’extrémité des limites du camp, tant et si bien que non seulement les obus ennemis, mais également ceux de notre propre artillerie se croisaient en sifflant au dessus de nous. Comme nous n’étions pas encore accoutumés au tumulte d’une bataille, nous partagions tous la même conviction que chaque sifflement était annonciateur de notre mort imminente.
 Cependant, ce combat allait s’avérer décisif malgré sa brièveté. Au bout d’une demi-heure, 40 des 70 blindés attaquants avaient  été détruits par notre artillerie et nos armes anti-chars ; quant aux survivants, ils avaient sagement fait demi-tour et pris la fuite. Pourtant, durant un court instant, un groupe de six chars était parvenu à pénétrer nos défenses avant d’être mis hors de combat.
 C’est alors que nous entrâmes vraiment en action. Nous nous précipitâmes comme un seul homme vers les tranchées et la tente du GSD. Des camions nous amenaient les blessés des équipages de chars. Les blessures subies dans un blindé ne sont pas très belles à voir ! Plutôt bizarrement, il n’y avait qu’un seul français de touché, qui plus est, très légèrement. Les blessés italiens eux,  étaient par contre, nombreux. Pendant près de deux heures, nous les transportâmes de leur point de déchargement vers la salle d’opération. Nos trois médecins travaillaient sans relâche pour soigner le flux des arrivants. A l’heure du déjeuner ( nous avions du mal à y croire), tout était fini et calme…si ce n’est que nous étions encerclés.
 Le 1er juin, les Français lancèrent une offensive par l’envoi d’une colonne depuis Bir-Hakeim vers Rotunda Segnali, situé à une cinquantaine de kilomètres derrière les lignes de l’Axe et directement par leur travers. Après d’âpres négociations, Alan obtint l’accord des Français pour que nous envoyions deux ambulances avec l’expédition. Après tirage au sort, c’est Kulak et moi-même qui fûmes désignés. La colonne formée d’unités d’infanterie et d’artillerie prit le départ vers midi, roulant hors pistes en direction du nord à travers le désert.
 Cette expédition démarra sous de mauvais auspices dès le début. Nous subîmes 3 mitraillages aériens successifs à peine sortis du camp. Plusieurs véhicules blindés furent touchés et nous eûmes quelques pertes à déplorer. Kulak fit demi tour pour ramener les blessés à Bir-Hakeim, tandis que je continuais avec le convoi. Nous installâmes le campement pour la nuit, largement dispersés, au cas où la Luftwaffe nous localiserait et nous bombarderait. Notre protection anti-aérienne était très rudimentaire. Soudain, nous perçûmes un vrombissement et un groupe de trois Messerschmitt 110 apparût en vol rasant. Au cours de cette approche, ils ouvrirent le feu à la mitrailleuse et au canon. La première attaque ne provoqua que quelques blessés légers, que le médecin et moi-même prîmes en charge. Au moment où nous terminions de panser un de nos gars, les avions amorcèrent une deuxième passe, beaucoup plus destructrice. Ils utilisaient la même tactique que la première fois. Tandis que nous nous jetions à terre, l’un des avions ouvrit le feu directement sur l’ambulance que nous avions évacuée à la hâte. Une rafale d’obus traçants s’abattit de part et d’autre de l’ambulance isolée, la manquant, ricochant dans un fossé, où ils incendièrent au passage un camion citerne de carburant. A partir de cet instant, les attaques se répétèrent sans interruption jusqu’à la nuit tombée, avec des bombes légères et au canon. Finalement, nous rassemblâmes nos blessés, quelques uns gravement atteints, et improvisèrent un hôpital dans un creux de terrain entre deux collines. Une balle perdue avait pulvérisé l’éclairage intérieur de mon ambulance ; j’en fus donc réduit à actionner la dynamo d’une lampe portative, tout en aidant le médecin qui s’affairait sur les blessés.
  
Comme la colonne devait repartir dès le matin suivant, il apparut nécessaire d’évacuer les blessés. Nous réclamâmes par  radio à Bir-Hakeim, l’envoi d’un convoi de secours d’ambulances. Alan et tous nos conducteurs prirent immédiatement le départ cette nuit même. Après un trajet éprouvant à travers le désert, ils arrivèrent au point de rendez-vous à 7 heures du matin.
Par chance, un fort  vent de sable nous protégeât des observations aériennes. Nous leur  transférâmes nos blessés avant de rejoindre le convoi qui était reparti au lever du jour; les secours se remirent immédiatement en route vers Bir-Hakeim. En chemin, à une vingtaine de kilomètres de leur destination, Alan creva un pneu. Il insista pour que les autres ne l’attendent pas, car ils transportaient des blessés. L’un des conducteurs de la Légion qui leur avait été affecté, un Perse, se joignit à lui pour l’aider. Pendant ce temps, et tout à fait à leur insu, les Allemands positionnaient des forces importantes autour de Bir-Hakeim, dans le but de lancer une attaque de grande envergure de la place forte, laquelle posait de gros problèmes opérationnels dans leur dispositif. Les huit autres ambulances parvinrent à se faufiler dans le camp juste au moment où les Allemands commençaient leur bombardement. Alan n’eût pas cette chance. Il semble qu’il se trouvait en fait à vue du camp lorsqu’un blindé le rattrapa et le captura.
 Quoi qu’il en fût, nous ne sûmes rien d’autre à ce moment là si ce n’est qu’il avait disparu et n’avait pas reparu. Nous gardions l’espoir qu’il ait pu être récupéré par l’un de nos blindés opérant dans cette zone. En fin de compte, cet espoir s’avéra vain et sa disparition  fut très vivement ressentie parmi nous.
 L’après midi suivant, alors que nous nous reposions après avoir rejoint le convoi, nous reçûmes le message ahurissant annonçant que Bir-Hakeim était encerclé, par des forces importantes qui plus est. Nous repartîmes alors instantanément dans l’autre sens, prêts à combattre. Une tempête de sable épouvantable faisait rage, provoquant une extrême confusion, mais nous parvînmes cependant à nous rassembler, bien que dans la formation la plus incongrue (pour ne pas dire dans un désordre total), jamais vue sous les cieux du désert libyen ! Après avoir roulé toute la nuit, nous atteignîmes les abords du camp retranché à l’aube, pour apercevoir l’artillerie allemande sur une crête à notre droite….vraiment trop proche à notre goût. Il semble qu’ils furent trop surpris pour ouvrir le feu avec suffisamment de rapidité, ce qui nous permit de négocier un passage en file indienne à travers le champ de mines sans autres dommages qu’un seul blessé. La plupart des obus étaient passés au dessus de nous.
 En revenant à l’emplacement de notre tente, Kulak et moi-même réalisâmes que les autres l’avaient, en notre absence, transformé en un petit abri très bien sécurisé. La tente qui était une cible bien trop tentante pour l’ennemi avait été démontée. L’entrée, renforcée par des sacs de sable et des bidons d’essence remplis de sable, ainsi que d’une porte improvisée pare-éclats, offrait ainsi un abri très satisfaisant, bien qu’un peu étroit.
 Et dans les journées à venir, nous allions certainement avoir besoin de ce type d’abri. La puissance de l’assaut commençait à se faire sentir. La quantité d’obus qui tombait sur notre position dépassait de loin celle que nous-mêmes tirions sur l’ennemi.
Le calibre de l’artillerie ennemie apparaissait largement supérieur à celui de nos propres pièces. Ils mettaient en batterie des canons qui tiraient des obus d’un calibre deux fois supérieur aux nôtres et d’une portée double. De plus, des escadrilles de Stukas se succédaient, tournoyant pour choisir des cibles bien précises, avant de piquer à travers le barrage que notre artillerie anti-aérienne s’efforçait péniblement de leur opposer.
 
Notre routine quotidienne pendant le siège était d’une simplicité élémentaire. Nous nous levions juste avant l’aube, profitant de la brume épaisse qui recouvrait tout, percevions nos rations d’eau pour la journée…., et avec un peu de chance un quart de café. Dès que le brouillard s’était dissipé, nous rejoignions nos abris.                   
  Alors, avec une régularité de métronome, les canons des deux camps ouvraient le feu. A partir de ce moment jusqu’à la nuit, durant largement plus de douze heures, il nous était totalement impossible de sortir de nos trous. Le bombardement et les tirs de mitrailleuses ne cessaient pas un seul instant. Pendant la majeure partie du siège, l’ennemi tira au minimum douze à quinze mille obus par jour. Qui plus est, d’énormes quantités de bombes s’abattirent sur nous au cours des attaques aériennes journalières. Nous avions la malchance d’être postés tout près de notre artillerie, de sorte que le plus fort du bombardement ennemi nous encadrait. Il ne nous fallut pas longtemps avant de prendre l’habitude de garder la bouche ouverte afin de parer aux surpressions des explosions les plus proches. Je perdis le compte du nombre de coups qui atterrirent à moins de 40 mètres de nos positions.
 Il semblait que les tentes de l’hôpital attiraient fortement les bombardiers ennemis. Les tentes, qui n’étaient pas identifiées par la croix rouge, constituaient certainement l’élément le plus visible de nos positions. Il est certain que le GSD écopa du bombardement le plus intense de tout le camp. En un seul jour, un total de cent Stukas piqua sur les tentes de l’hôpital. Les tentes furent rasées et tous les blessés furent tués, laissant les survivants à proximité, y compris mon détachement, complètement sonnés. Au cours du raid le plus intense, 117 Stukas plongèrent sur notre secteur, chacun portant une bombe de cinq cent kilos.
 Mais il n’est pas possible de décrire les effets d’une telle explosion. Il faut l’avoir vécu. Au-delà du rugissement  des avions en piqué, on perçoit le sifflement des bombes….suivi d’une pause de quelques fractions de secondes, un grondement bref, puis un craquement déchirant qui résonne comme si l’air avoisinant n’était pas seulement  chassé, mais littéralement déchiqueté en lambeaux. D’après ce que j’ai entendu raconter par des gars qui ont combattu en France, nous autres à Bir-Hakeim subirent l’un des plus terribles bombardements de la guerre et qui, de plus, se prolongea sans interruption pendant deux semaines. Sans aucun doute, nous étions tous d’avis que ces bombardements s’avérèrent mille fois plus éprouvants que toutes nos autres épreuves cumulées. Pendant toute la durée de ces 117 attaques aériennes, chacun de nous vécut avec la certitude de sa mort imminente. Nous eûmes la chance que la dernière survienne le soir où nous évacuâmes finalement Bir-Hakeim, car notre abri fut alors pulvérisé. Accompagnant un morceau de la queue de la bombe, qui passa par l’entrée, les bidons d’essence, les sacs de sable et tout le toit s’écroulèrent d’un seul coup sur nos têtes.
 La malchance nous poursuivait également à travers une multitude d’autres incidents. Par exemple, une bombe s’abattit sur notre abri cuisine le premier jour, en tuant les cuisiniers et volatilisant en même temps non seulement, notre matériel de cuisine, mais aussi toutes nos réserves alimentaires. De sorte que pendant les trois derniers jours, nous n’eûmes rien à nous mettre sous la dent…À dire vrai, il n’y avait pas un seul homme de notre détachement de brancardiers en état d’avaler quoi que ce soit. C’était simplement l’un des effets des bombardements aériens et d’artillerie sur nos systèmes. Pour parfaire le tableau, nous passâmes la dernière semaine sous le feu incessant d’un tireur d’élite. Ce qui rendait extrêmement hasardeux de mettre le nez dehors, même durant les rares accalmies au cours desquelles nous aurions pu tenter d’aller respirer une bouffée d’air frais.
 Bien que nous jouissions d’une chance insolente du fait qu’aucun de nous n’eut à subir ne serait-ce qu’une égratignure pendant les bombardements, il n’en fut pas de même pour nos véhicules. Celui de Kulak explosa d’une façon des plus spectaculaires. Atteint de plein fouet par un obus de 105, il n’en resta rien d’autre que les quatre roues et un tronçon de châssis. Dans un rayon de cinquante mètres, le sol se retrouva parsemé d’une myriade de morceaux de bois, de toile et de ferraille. Nous protégions les véhicules en les garant le capot incliné dans des fossés à ras de terre, ce qui suffisait à peu près pour le moteur, mais n’empêchait pas l’arrière de se retrouver  réduit à l’état de débris. Entre les bombes et les obus, huit de nos douze ambulances furent rendues totalement inutilisables ; quant au quatre autres, elles furent toutes endommagées. Celle de Tichenor par exemple fut atteinte au moins cinq fois. Garde boue arraché, pare brise en miette, tandis que l’arrière ressemblait à un tamis. Cependant, le moteur tournait et il restait encore de la place pour aligner quatre civières.
  
Suite à une fausse manœuvre plutôt bizarre, pendant la première phase de l’attaque, quelques ambulances allemandes pénétrèrent dans l’enceinte du camp et furent immédiatement capturées. Cependant, bien qu’elles prouvèrent leur utilité dans le périmètre du camp, elles s’avérèrent trop délabrées pour participer à l’évacuation finale.
 Un curieux incident dans lequel nous fûmes impliqués,  survint un après-midi au plus fort du combat. Les sapeurs ennemis s’étaient activés dans notre champ de mines sous un feu nourri de mitrailleuses au prix de lourdes pertes, s’efforçant de dégager un passage pour leurs  blindés. Dans cette situation sans issue, ils nous demandèrent alors d’envoyer une ambulance pour ramasser leurs blessés. En réponse à cette requête, le GSD désigna Kulak et Jim Worden pour cette mission. Brandissant un imposant drapeau blanc à l’extérieur de l’ambulance et un autre à croix rouge de l’autre bord, ils démarrèrent vers le champ de mines. A l’exception d’une rafale de mitrailleuse sans aucun doute involontaire, tous les tirs cessèrent des deux côtés.
Parvenus à la limite du champ de mines, nos ambulanciers hélèrent l’infirmier allemand qui se terrait avec deux ou trois blessés. Il s’approcha, tendit le pistolet qu’il portait, et s’affaira pour aider Kulak et Worden à transporter les blessés dans l’ambulance. Puis l’infirmier y grimpa à son tour, se rendant, en même temps que les blessés. Les tirs ne reprirent qu’après que Worden soit parvenu à bonne distance de sécurité. Certainement pas le genre de situation que l’on associe généralement avec les guerres modernes.
 Cependant, au fil du temps, les choses ne cessaient d’empirer chaque jour un peu plus pour chacun de nous. La pression énorme accumulée après deux semaines de combats incessants se faisait sentir même chez les plus endurants; aucune colonne de secours ne parvenait à percer; les réserves de vivres étaient au plus bas, et nous étions désespérément à court de munitions.
Sur le plan tactique, l’ennemi était parvenu au prix de lourds sacrifices à grignoter et occuper du terrain. Des éléments d’infanterie avaient à présent pratiquement investi l’une des limites du camp, de sorte que les échanges à l’arme légère se multipliaient à longueur de journée. Il devenait alors inévitable que la décision soit prise dans l’après-midi du 10 juin, d’évacuer hors du camp le maximum possible des personnels et matériels qui s’y trouvaient retranchés.
 Nous prîmes donc grand soin de poursuivre notre routine habituelle pendant tout l’après-midi et la soirée : Il fallait absolument que l’évacuation soit une surprise totale. Le tout compliqué par le fait que plus de deux mille hommes se trouvaient dans l’obligation d’évacuer leurs positions à pied. Vers 11 heures du soir, nous nous regroupâmes au GSD avec les quatre ambulances qui nous restaient, et entreprirent d’y charger le plus grand nombre de blessés possible. Bien sûr, la plupart d’entre eux durent être placés dans les camions prévus pour nous suivre. Dans l’ordre Jim Worden en tête, suivi de Tichenor, de moi-même, puis de Mac Elwain et Kulak (dans le même véhicule), enfin Stratton en serre-file, nous nous dirigeâmes vers l’angle sud-ouest du camp, où nos sapeurs venaient juste de finir de dégager un passage à travers nos propres mines.
 L’attente nous parut interminable, car ce n’était de toute évidence qu’une simple question de temps avant qu’une patrouille ennemie ne repère notre regroupement silencieux. Pourtant cette attente se prolongeait. Au moment même où nous mîmes en mouvement, une fusée éclairante jaillit juste au dessus de nous. L’enjeu se transforma alors en une course de vitesse contre la précision des tirs ennemis.
 Presque immédiatement, l’ennemi déclencha un feu intense de mitrailleuses et de canons Breda (un canon à tir rapide anti-chars). Si un massacre devait se produire, le moment était arrivé : du fait d’on ne sait quel raté, les lucioles destinées à baliser notre itinéraire n’avaient pas fonctionné, et nous étions obligés de nous diriger en aveugles à travers un terrain dangereusement truffé de mines. Pour tout compliquer, le passage était bordé de chaque côté par des rouleaux de barbelés  dévidés: de sorte qu’il suffisait qu’un véhicule frôle cet amalgame pour s’y retrouver irrémédiablement piégé.  
 Comme par miracle, le feu ennemi se trouva réglé trop haut au cours des dix ou quinze premières minutes. Les rafales et les obus de Breda sifflaient au dessus de nous tandis que nous parvenions à progresser de quelques mètres. Nous nous arrêtions une ou deux minutes pour nous abriter derrière les roues de nos véhicules, repartions, et ainsi de suite. Mais ils finirent par ajuster le tir de leurs armes automatiques de plein fouet dans les troupes à pieds ainsi que dans les véhicules. A partir de cet instant, le site s’illumina dans les lueurs rougeoyantes des camions en feu.
 Je continuais cette progression par à coups, lorsque je sentis soudain mon ambulance se bloquer. Je m’aperçus que je m’étais emmêlé dan un rouleau de barbelés. Mes efforts désespérés pour me dégager ne firent qu’empirer la situation. A dix mètres devant moi, en travers du passage, je constatais que le commandant du GSD se trouvait confronté au même problème. Tandis que j’essayais de l’aider, il décida qu’il n’y avait pas la moindre chance de libérer son véhicule. Il l’abandonna, embarqua dans celui de Worden, et notre convoi repris sa progression….en me laissant sur place. Tichemore disparut, suivant Worden, tandis que Kulak et Mac Elwain démarraient et partaient à leur tour  Nous apprîmes plus tard que le camion de Stratton s’était retrouvé haché part des tirs de mitrailleuses. Bien qu’aucun occupant ne fût atteint, les balles avaient coupé le moteur et détruit la direction. Hélant un autre véhicule qui lui lança un câble, il parvint à repartir à la remorque.
 Par un coup de chance, une automitrailleuse se trouvait abandonnée tout près de ma position. Avec l’aide d’un Anglais des RASC*, nous sortîmes les quatre blessés de mon ambulance, dans laquelle ils se trouvaient dans une position extrêmement dangereuse. Pendant toute cette manœuvre, nous eûmes une sacré frayeur : une rafale transperçât les roues arrières, tandis que nous nous affairions à extraire les civières. Nous les traînâmes jusqu’à l’automitrailleuse contre laquelle nous les adossâmes, leur procurant ainsi une protection appréciable. Finalement, au bout d’une demi-heure, un camion avec suffisamment de place pour embarquer nos blessés qui gisaient à même le sol s’arrêta. Mais nos malheurs n’allaient pas en rester là : tandis que, dressé sur le marchepied, je discutais avec le conducteur, un obus de Breda explosa sur le capot, nous projetant tous au sol. Par chance, je m’en tirais avec une légère blessure à la jambe, ce qui compte tenu des circonstances était tout à fait insignifiant. Mais le véhicule était hors d’usage. Finalement, un camion français accompagné d’une ambulance s’arrêta. Ils avaient de la place et embarquèrent les blessés.
 De son côté, Stratton se retrouvait dans une situation désastreuse un peu plus loin. Un obus avait frappé son ambulance de face, enflammant instantanément le véhicule et ses réserves de carburant. Il écopa d’au moins onze blessures provoquées par les éclats ayant traversé le compartiment moteur, et se retrouva à plat ventre au sol hors de portée des flammes. Bien que le câble de remorquage parvienne à être immédiatement largué, il s’avéra impossible de secourir les blessés, qui périrent brûlés à l’arrière de l’ambulance. Stratton fut récupéré par un camion, à bord duquel il passa le terrible barrage qui était maintenant parfaitement réglé, l’ennemi arrosant véritablement le passage d’une pluie de feu. Presque tous les véhicules, y compris ceux qui parvinrent à passer, furent touchés au moins une fois.
  Tichenor se retrouva dans une situation infernale dès son entrée dans le barrage. Bien qu’aucune preuve ne subsiste, il semblerait qu’il ait été atteint par une rafale de mitrailleuse et tué sur le coup. Son ambulance prit feu, très vraisemblablement avec les blessés encore à l’intérieur. Le corps de Tichenor fut remis à une équipe d’ambulanciers britanniques peu avant l’aube, à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest de Bir-Hakeim.
 Il s’avéra impossible de savoir ce qu’il advint de Kulak et Mac Elwain. Je présume que je fus le dernier à les avoir vus, au moment où ils me dépassaient lorsque j’étais emmêlé dans les barbelés. Quoi qu’il en soit, Ils disparurent et personne n’en entendit jamais plus parler depuis. Nous gardâmes l’espoir qu’ils aient pu se retrouver avec Alan, à l’abri quelque part dans un camp de prisonniers.
 
Après m’être occupé des blessés, je repris ma progression à pieds avant d’être embarqué dans un camion. C’est à bord  de ce  véhicule de la Légion Étrangère que je parvins à franchir le barrage. Et ce, avec un seul et unique blessé léger, un gars frappé à l’épaule par un éclat de Breda qui avait vraisemblablement explosé contre le camion qui nous suivait. Lorsque nous émergeâmes de la zone de tirs, le rideau de fumée montant des incendies de véhicules et camions de toutes sortes était d’une épaisseur telle qu’il empêchait tout repérage d’étoiles nous permettant de définir un itinéraire vers les positions amies. Par chance, nous rejoignîmes un camion conduit par un officier britannique que j’avais déjà rencontré à Bir-Hakeim, que nous suivîmes tout au long de la nuit. Après que la brume matinale se fût dissipée au lever du jour, nous nous retrouvâmes loin de Bir-Hakeim, en sécurité en territoire ami.
 Il n’y a pas grand-chose d’autre à rajouter de notre point de vue d’ambulanciers, du moins en ce qui concerne le siège de Bir-Hakeim. Nos pertes à elles seules, témoignent de tout ce qui a pu être raconté et écrit concernant la violence de l’attaque et de l’évacuation. Sur nos douze véhicules, les douze furent détruits. Sur les six américains présents, un fut fait prisonnier, un autre fut confirmé tué, deux considérés disparus, et les deux derniers furent blessés. Il est difficile  de dépasser un tel ratio que ces 100% de pertes en hommes et matériels…en tous cas, pas par ce qui ne fut que notre première expérience au feu.
 * RASC : Royal Army Service Corps – Service d’intendance et de logistique en campagne


 
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