Conférence censurée - Bir-Hakeim

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Conférence censurée

MEDIATHEQUE


Bernard LUGAN



La conférence censurée par l'Elysée

L'AFRIQUE RÉELLE - N°56 - AOÛT 2014 LETTRE MENSUELLE PAR INTERNET UNIQUEMENT PAR ABONNEMENT
N°56 - Août 2014 Cinquième année

(Envoi de Roger Laffly)


Dans ce numéro de l'Afrique Réelle1] du texte de mon intervention c ensur é e par l'Elysée (voir mon communiqué du 9 juillet 2014). Pour mémoire, le 24 juin 2014, à la demande des Armées, je devais présenter aux Attachés de Défense français en poste dans une quinzaine de pays africains, la question de l'interaction entre l'Afrique du Nord et le Sahel à travers le temps long. Le but de cette intervention très spécialisée était de donner à ces hauts responsables militaires une vision globale ainsi que des clés de lecture dépassant les frontières de leurs affectations respectives. Cette intervention de type universitaire n'avait aucun caractère politique ou polémique et les abonnés à l'Afrique Réelle le constateront d'évidence en en lisant le texte.
Quelques jours avant la date prévue, un ordre téléphoné depuis l'Elysée contraignit les organisateurs à décommander la prestation bénévole qui m'avait été demandée.Dans mon communiqué daté du 9 juillet, j'écrivais :« Alors que la complexité des situations locales et régionales nécessite une connaissance de plus en plus « pointue », non idéologique et basée sur le réel, la présidence de la République, avec un sectarisme d'un autre temps, a donc privé les Attachés de Défense français d’une expertise à la fois internationalement reconnue et nécessaire à la bonne compréhension des zones dans lesquelles ils servent... ».
Je n'ai rien à retirer à ces lignes. D'autant plus que les épurateurs zélés qui prospèrent actuellement dans l'appareil de l'Etat ont déclenché une campagne visant à m'évincer des divers cénacles militaires devant lesquels j'interviens.
Le fond du problème est que ces idéologues sont désemparés car ils ont perdu le magistère qu'ils exerçaient depuis les années 1950 dans le domaine des études africaines. Or, il faut bien avoir à l'esprit que ce fut à travers cette « chasse gardée » qu'ils imposèrent la culture de la repentance et de la culpabilisation, socle du désarmement moral de notre société. Il leur est donc insupportable de voir qu'une pensée non « conforme » puisse circuler au sein de l'institution militaire. Ils ont donc décidé de me remplacer par l'un ou l'autre de ces « africanistes » formatés et sans mémoire qui expliquent les crises actuelles par des facteurs d'abord économiques ou sociaux et qui, au nom de l'universalisme et du concept désincarné du « village terre », négligent la réalité ethnique parce qu'elle fait référence à un enracinement et encore plus grave à leurs yeux, à une identité. Certains vont d'ailleurs jusqu'à soutenir que les ethnies sont des créations coloniales...
Les militaires français ne sont pas dupes. Hommes de terrain, ils ont pu observer que si l'ethnie n'explique évidemment pas tout, rien ne peut s'expliquer sans elle... De plus, si les idéologues peuvent, sans risques, manier des concepts abstraits dans leurs douillets cabinets, ils sont quant à eux condamnés au réel. Ils ne peuvent en effet pas tricher avec les faits car il en va de leurs vies et plus encore, de celles de leurs hommes. Voilà pourquoi, fondées sur le seul réel et sur une longue connaissance du milieu, mes analyses connaissent un certain succès parmi nos Armées. Cela, les « bienpensants » ne peuvent l'accepter.

Bernard Lugan





LES INTERACTIONS ENTRE L'AFRIQUE DU NORD ET LE SAHEL :
QUAND LE TEMPS LONG DONNE LA CLÉ DE LECTURE DES CONFLITS ACTUELS


La nature du texte qui suit permettra de mettre en évidence le niveau caricatural de la censure décidée par la présidence de la République. Dans cette intervention, l'on cherchera en effet en vain toute référence politique ou polémique.

De l'Afrique du Nord (Egypte-Libye-Tunisie-Algérie et Maroc), au monde sahélien, l'espace apparaît comme découpé en bandes Nord-Sud, chacune ayant sa façade méditerranéenne et son pendant sahélien (carte page 3). L'histoire de la région s'est écrite le long de ces grands axes dans des phénomènes de longue durée qui constituent l'arrière plan et parfois même les soubassements des crises actuelles. C'est pourquoi ils ne doivent pas être perdus de vue lorsqu'il s'agit de notre stratégie de défense. Notons immédiatement que cette réalité ne s'est que lentement imposée en France et cela pour plusieurs raisons :

- Dans la culture « coloniale » nationale, l’Afrique du Nord était ramenée au seul Maghreb, le Machreq (Egypte et Libye) étant considéré comme un monde étranger.

- L’armée d’Afrique était l’armée du Maghreb et l’armée coloniale celle de l’AOF.

- L’Algérie était gérée par le ministère de l’Intérieur, les protectorats de Tunisie et du Maroc par celui des Affaires étrangères, quant à l’AOF, elle dépendait du ministère des Colonies.

Pour les Français, entre le Maghreb et l’AOF s’étendait une terre mystérieuse, le Sahara, laissée à la garde des compagnies méharistes, unités aussi « bizarres » que les populations vivant dans le désert et dont elles assuraient la police.
Et pourtant, le Sahara ne fut jamais une barrière car ses deux rives étaient directement reliées par trois grands espaces de contact :

- L’axe du Nil (Alexandrie-Khartoum).

- L’axe Libye-Tchad (Tripoli-Abéché et Tripoli-Zinder-Kano)
.
- L’axe Maroc-Sahel occidental (Fès-Tomboucto

Je n'aborderai pas ici les problématiques liées à l'axe du Nil car ses définitions sont à la fois spécifiques et périphériques par rapport à nos préoccupations de sécurité immédiates ; tout en étant naturellement entendu que je ne néglige pas la question posée par le Soudan du Nord dans la géopolitique de la partie orientale de la zone sahelo-saharienne.Les deux axes sur lesquels je vais ancrer mon propos sont aujourd’hui des couloirs de déstabilisation empruntés par des trafiquants-terroristes qui poursuivent d’une manière moderne les échanges traditionnels que leurs ancêtres faisaient jadis à travers le Sahara. Leur étude ne peut donc se faire que sur la longue durée car, là encore, nous sommes davantage dans un monde de permanences que de ruptures ; ou, plus exactement, les ruptures que nous observons aujourd'hui s'inscrivent dans les permanences géographiques et historiques que je vais tenter de mettre en évidence.

A ces pénétrantes Nord-Sud, s'est ajouté au XIXe siècle un axe orienté tantôt Ouest-Est, tantôt Est-Ouest dont le moteur n'était plus d'abord le commerce, mais l'expansion islamique et qui a profondément bouleversé les définitions politiques et culturelles régionales (carte page 7).


I) Du Machreq au Tchad, l’axe libyen


L'on ne triche pas avec la géographie. Si nous regardons une carte, nous constatons ainsi que, du golfe des Syrtes, en Libye, jusqu'au lac Tchad, le désert du Sahara est comme traversé par une pénétrante « verte » jalonnée d'oasis (carte page 6). Cet axe naturel de circulation faisait de Tripoli et de Benghazi (Barca) les points d'aboutissement d'un grand commerce dont le pendant méridional était centré sur les villes-marchés d'Aouzou, Bilma et Faya. Cet axe était contrôlé par les Toubou, mais également, dans sa partie la plus orientale par les Zaghawa (carte page 4). Vers le Sud, le relais de ces deux populations caravanières et guerrières était pris par les Haoussa et les Kanouri qui avaient fondé le royaume de Kanem-Bornou et qui furent ultérieurement englobées dans le sultanat de Sokoto. Avec eux, nous voilà au coeur de l'actuelle région dévastée par Boko Haram, mouvement dont la base ethnique est précisément Haoussa-Kanouri.
Ainsi, de la méditerranée au Tchad, existait une chaîne de partenaires et d'intermédiaires dont la solidité reposait sur un vaste et complexe système d'alliances ou de connivences. Or, ses survivances sont aujourd'hui utilisées par les trafiquants  jihadistes qui déstabilisent toute la région. Aux liens économiques et caravaniers, il importe d'ajouter le phénomène religieux car l'islamisation de la région péri-tchadique qui est ancienne mais qui fut longtemps superficielle, se fit à partir de la Cyrénaïque. Ses étapes sont connues : vers 700 ap. JC des arabomusulmans étaient présents à Zaouila au Fezzan (carte page 3), dans une région à l'époque uniquement peuplée de Berbères. La propagation de l'islam se fit à partir de cette ville-étape située sur une route d’accès vers le lac Tchad via Abéché.
Au XIe siècle le pays haoussa qui avait pour coeur les régions de Kano-Zinder commença à être islamisé avec un essor à partir du XIVe siècle. Cette islamisation fut cependant toute relative puisque, et je le montrerai plus loin, ce fut pour l’imposer, qu’au XIXe siècle, Ousmane dan Fodio déclencha son jihad. Notons immédiatement une donnée rarement évoquée qui est que le principal frein à l'islamisation fut longtemps le florissant commerce esclavagiste car les musulmans ne pouvaient être réduits en esclavage. Ces éléments montrent que la Libye fut toujours au centre de l'éventail tchado-méditerranéen, ce qui permet de mesurer chaque jour davantage les résultats catastrophiques de la guerre insolite que le président Sarkozy déclara au colonel Kadhafi.

De par ses origines, le bédouin Kadhafi avait une culture saharo-sahélienne. Avant la colonisation, sa tribu, les Kadhafa, nomadisait de la Méditerranée au Tchad ; voilà qui explique son attirance pour le Grand Sud et sa politique saharienne qui fut très mal comprise ou caricaturée. Aujourd'hui les nouveaux dirigeants libyens sont des citadins méditerranéens. Avec eux, nous assistons au retour à la tradition ottomane illustrée par un pouvoir émietté dans des villes littorales quasi indépendantes les-unes des autres.



Référence : carte page 3

Les Ottomans dont les implantations citadines littorales vivaient du commerce à travers le Sahara, assuraient l’ordre le long de la pénétrante saharienne allant des Syrtes au Tchad en sous-traitant la police du désert à certaines tribus ou, plus tard, à la confrérie sénoussite.
Aujourd’hui, le désert n’est plus gardé et s’y est constitué un « libystan » à la fois islamiste et mafieux, les deux éléments ne pouvant être dissociés. Les conséquences de cette situation nouvelle se font sentir dans toute la région tchado-nigériane, zone de forte conflictualité en raison du foyer de déstabilisation constitué autour de Boko Haram au Nigeria, de la question du Darfour et de celle du Soudan.
Autre éléments qu'il importe de toujours avoir à l'esprit, le sud de la Libye est le pays des Toubou (carte page 4) dont le homeland englobe également le nord du Tchad ; or, toute l'histoire du Tchad septentrional tourne autour des relations-rivalité entre Toubou et Zaghawa. Nous abordons donc avec ce point la question de la succession du président Idriss Deby Itno qui se posera un jour avec en arrière-plan le jeu de balance entre les Toubou et les Zaghawa pour le contrôle du pouvoir.

II) De Fès à Tombouctou : l’axe marocain

Les observateurs et certains de nos diplomates ont grossi le rôle de l'Algérie dans l'ouest saharien. Ils ont pensé que cette dernière avait le monopole et le contrôle de la situation dans cette partie de l'Afrique. Cette erreur leur a interdit de prendre en compte le poids traditionnel que le Maroc exerce régionalement et qui est redevenu tout à fait lisible à la faveur des incertitudes algériennes liées à la paralysie de l'appareil d'Etat déchiré entre les clans rivaux qui se projettent dans la succession du président Bouteflika.
Dans la partie nord-ouest de l'Afrique, les relations à travers le Sahara étaient traditionnellement axées sur le Maroc en raison de la profondeur historique et de la permanence de cet Etat.



Référence : carte page 4





Référence : carte page 5




Référence : carte page 6

Le roi Hassan II qui était à la fois un homme d'une immense culture et un visionnaire avait bien posé le problème en une phrase lumineuse : « Le Maroc ressemble à un arbre dont les racines nourricières plongent profondément dans la terre d'Afrique, et qui respire grâce à son feuillage bruissant aux vents de l'Europe (...). »

De fait, les liens entre le Maroc et l’Afrique sud saharienne sont quasiment constitutifs de la nation marocaine puisqu’ils remontent à la dynastie Almoravides, ces Berbères sahariens qui, au XIe siècle, créèrent le « Grand Maroc » lequel s'étendait du fleuve Sénégal jusqu'au centre de l’Espagne. Plus tard, sous la dynastie fondée par les Arabes Saadiens (1554-1650) le Maroc domina toute la région, boucle du Niger incluse. A cette époque, à Gao et à Tombouctou, la prière du vendredi était dite au nom du sultan du Maroc.

Avant les partages coloniaux, l’influence marocaine se manifestait par la circulation d'une monnaie unique de Tanger à la vallée du fleuve Sénégal et par un même système de poids et de mesures. Economiquement la région était alors totalement tournée vers le Maroc avec lequel elle constituait un même monde économique jalonné par les marchés de Sijilmassa et de Marrakech au Nord et ceux de la vallée du fleuve Sénégal et de la région de Tombouctou au Sud (carte page 5).

Il est important de noter que l’axe central reliant Tombouctou à la méditerranée ne fut que très irrégulièrement utilisé par les caravanes en raison de l’existence des Touareg qui les rançonnaient. Les relations entre Tombouctou et le Maroc passaient de préférence par Taoudeni, donc par le pays maure et cela afin d’éviter le bloc touareg s’étendant du Hoggar aux Iforas.
L’axe le plus commode courait le long de la côte (carte page 3) ; ici, sur quelques kilomètres vers l’intérieur, nous ne sommes pas en présence d’un vrai désert, car les cuvettes naturelles, les « grara », reçoivent un minimum d’humidité marine et elles offrent donc à longueur d’année un minimum de pâturages.

Dans toute la région étudiée, la religion joue un rôle important qui vient encore renforcer le poids du Maroc. L’islamisation ouest sahélienne, du Sénégal au Niger, s’est en effet faite depuis le Maroc le long des axes du commerce à travers le Sahara, ce qui lui a donné son rite malékite. Cette islamisation très originale s’est lentement développée, d’une part à travers les marabouts, spécialistes de l’enseignement et de la diffusion de l’islam, figures charismatiques porteuses de la baraka (bénédiction divine) et d’autre part à travers des soufis, érudits adeptes de la méditation et des pratiques mystiques (tassawuf).


La dynastie alaouite descendant du Prophète, le roi du Maroc est donc chérif et Commandeur des croyants, statut qui lui est reconnu bien au-delà des frontières du Maroc. Quant à la confrérie Tijani, la Tarika Tijania, qui rayonne sur tout le Sahel occidental, elle a ses racines à Fès où est enterré Ahmad Tijani mort dans la ville le 19 septembre 1815. Il est essentiel de bien voir que, dès ses origines, cette confrérie se plaça sous la protection de la dynastie alaouite.

L'on ignore trop souvent que Fès forme un pôle essentiel pour des millions de Sénégalais et de Maliens pour lesquels le pèlerinage au mausolée du fondateur est au moins aussi important que celui de La Mecque. Cet élément est vu comme une abomination par les wahhabites pour lesquels il s'agit d'idôlatrie.

En plus de mettre en évidence les oppositions entre les divers courants islamiques, cette particularité constitue aujourd'hui un moyen de lutte contre la subversion fondamentaliste régionale « richement » entretenue par l'Arabie saoudite et le Qatar depuis deux décennies. Ces points sont donc essentiels à la compréhension de la situation actuelle des islam de la région comme le constateront ceux d'entre vous qui êtes affectés au Maroc, au Sénégal et au Mali. Aujourd'hui, les liens religieux entre le Maroc et la région sont illustrés par la grande mosquée de Dakar construite par le Maroc ainsi que par le programme de formation de 500 imams maliens qui va être suivi par un programme similaire à la demande des autorités de Guinée. Le Maroc va également participer à la rénovation de plusieurs dizaines de mosquées dans toute la région sahélo-soudanienne.

Le 31 janvier 2014, en installant symboliquement à sa droite le Touareg Billal Ag Cherif, chef du MNLA (Mouvement national de libération de l'Azawad), lors de la prière du Vendredi à la mosquée de la Koutoubia à Marrakech, le roi Mohammed VI a fortement et très symboliquement marqué le retour du Maroc dans sa sphère traditionnelle d’influence.
Un Maroc vecteur d'un islam soufi et enraciné dans les traditions locales qui se dresse contre le wahhabisme oriental artificiellement importé à coup de dollars.





Référence carte page 7

Au point de vue sécuritaire, la situation dans cette partie du monde saharo-sahélien est différente de celle qui prévaut le long de l'axe Libye-Tchad car ici, le Maroc et l’Algérie sont deux Etats capables de sécuriser leur hinterland. Le problème est que leur rivalité et leur contentieux au sujet du Sahara occidental leur interdit d’avoir une politique régionale commune ; d’où des conséquences sur l’ensemble du Sahel car les bandes islamomafieuses, dont celles du Polisario, s'engouffrent dans cette faille et l'utilisent.

III) Les phénomènes religieux Ouest-Est et Est-Ouest

A la difference des anciennes et traditionnelles pénétrantes transsahariennes orientées Nord-Sud et dont le ressort principal était le commerce, dans le siècle qui précéda la colonisation, l'ouest africain a connu des jihad orientés Ouest- Est et Est-Ouest qui bouleversèrent en profondeur le paysage politique et culturel régional.
Ces mouvements reposaient sur la volonté de purification d'un islam régional considéré comme imprégné d'animisme.

Les principaux résistants à ce phénomène furent les Bambara des royaumes de Ségou et du Kaarta, dans l'actuel Mali du Sud ; d'où, là encore des réminiscences expliquant largement les animosités ethniques actuelles.

Entre lac Tchad et mer Rouge, un autre mouvement islamiste apparût à la même époque, il s'agit du Mahdisme qui s’étendit sur toute la région soudano-nilotique, ne butant que sur la résistance éthiopienne. Je laisse de côté ce point qui est périphérique par rapport à mon sujet pour en revenir plus étroitement au monde sahélotchadique.

Au début du XVIe siècle, après l'effondrement des grandes constructions politiques de la frange sud saharienne islamisée, la région fut en proie à l'émiettement politique. Puis, à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, et tout au long du XIXe, l'islam fédéra certaines ethnies et permit de recréer de grands ensembles politiques à la suite de jihads qui eurent tous pour but de restituer à l’islam sa pureté originelle. Les trois principaux jihads furent celui d’Ousmane dan Fodio en pays Haoussa en 1804, celui de Seku Ahmadou au Macina en 1818 et celui d’El-Hadj Omar à partir de 1852 (carte page 7).
Durant les années 2011-2013, le jihadisme sahélien s’abreuva à cette « fontaine de rêve » jadis fermée par la colonisation. Or, cette autre réalité inscrite dans la longue durée n'a pas été comprise par des observateurs esclaves de l’immédiateté et trop souvent paralysés par leur inculture.

Aujourd'hui, la permanence jihadiste régionale s'exprime essentiellement dans le nord du Nigeria où Boko Haram se nourrit de la mystique du sultanat de Sokoto né du jihad d'Ousmane dan Fodio à la fin du XVIIIème siècle et ancré sur le peuplement haoussa dont la transnationalité garantit des connivences au Niger, au Cameroun et au Tchad.




Le sahélistan s’est donc déplacé vers la région tchadonigériane où les jihadistes bénéficient d’un continuum ethno-religieux transfrontalier favorable. La tache fondamentaliste qui y grandit sous nos yeux va être autrement plus difficile à effacer que celle du Mali où la région d'implantation jihadiste était vide d’habitants et où les populations noires sont majoritairement imperméables à l’islam fondamentaliste porté par des fanatiques « Blancs » étrangers à la région. Ces sudistes ont, ancré dans leur mémoire, le souvenir des raids esclavagistes que ces mêmes « Blancs » musulmans lançaient jadis sur leurs ancêtres et qui prirent fin avec la colonisation. Ici, la solution du problème est connue : amener les « autorités » de Bamako à reconnaître la spécificité touareg dans le cadre d’une autonomie à définir.

Le vrai front est ailleurs, dans la région Nigeria-Cameroun-Tchad où, comme je viens de le dire, la situation est totalement différente en raison de la densité de population et d'un environnement régional favorable à toutes les forces négatives :

- Au Nord, la Libye ne contrôle pas son sud, à l’Est le foyer du Darfour est allumé et au Sud, le Nigeria est en guerre civile ethno-religieuse.

- Les Haoussa-Fulani-Kanouri qui vivent dans le nord du Nigeria, débordent dans les pays voisins.

- Tout le nord du Nigeria est sous régime de la charia.

- Au XIXe siècle, la région était englobée dans le puissant califat jihadiste de Sokoto qui s’étendait, entre autres, sur le nord du Cameroun.

- Les frontières régionales du Nigeria, du Cameroun et du Tchad proviennent d’accords entre Britanniques, Allemands et Français. Elles ne tiennent aucun compte es implantations ethniques car elles furent dessinées afin que les trois empires aient chacun une « fenêtre » sur le lac Tchad.

Enfin, un autre phénomène n'a pas été clairement identifié par les observateurs. Il s'agit de la revendication fondamentaliste dans le nord du Nigeria qui se nourrit de l'immense frustration des populations.



Référence carte page 9


Durant les décennies passées, si le Nigeria n’a pas éclaté c'est parce que le sud chrétien qui avait le pétrole, et les ports était dominé par le Nord musulman qui contrôlait l’armée, donc le pouvoir politique. Or, aujourd'hui, le Sud a pris le contrôle politique et militaire du pays, ce qui fait que les nordistes musulmans ont le sentiment d'avoir été évincés par les sudistes chrétiens. Voilà qui explique le soutien dont bénéficie Boko Haram et la facilité avec laquelle des régions entières ont été soustraites à l’autorité de l’Etat. L’administration fédérale a en effet été chassée et remplacée par celle des islamistes qui veulent créer leur propre Etat, leur but étant le retour au califat de Sokoto qui existait avant la conquête coloniale britannique. Pour atteindre cet objectif, ils cherchent à exacerber la fracture entre le Nord et le Sud afin d’imposer l’indépendance du Nord qui deviendrait ainsi un Etat théocratique inscrit dans la tradition des émirats du XIXe siècle.

Conclusion
La géographie et l'histoire permettent donc de mieux comprendre les ressorts profonds de crises qui ne sont pas nées aujourd'hui. Seule une analyse reposant sur le réel permet de bien les définir et de les comprendre pour être en mesure de les traiter.
Le problème est que nous sommes trop souvent conditionnés par nos a priori idéologiques qui nous interdisent de voir ce que nous refusons philosophiquement d'admettre. Or, sans un bon diagnostic, il ne peut y avoir de traitement.

Aujourd'hui, dans toute la zone sahélienne existe une chaîne de conflits qui a des conséquences sur notre propre sécurité. Certains ont débordé de leur foyer initial, ainsi celui du nord Nigeria qui touche désormais le nord du Cameroun et qui menace à la fois le Niger et le Tchad. Ou encore celui de Libye où la dislocation territoriale est utilisée par les forces négatives.

La priorité est donc d'interdire les coagulations ou du moins les porosités et c'est pourquoi plusieurs verrous doivent être tenus dont celui les Iforas, la Passe Salvador au Niger, la région d'Aouzou au Tchad et celle du lac Tchad (c arte page 8). Le nouveau dispositif sahélien mis en place par la France et dont le pivot est le Tchad montre que la nécessité de maintenir ou de rétablir l’étanchéité entre ces divers foyers crisogènes afin d’éviter leur engerbage a bien été prise en compte.










Référence carte page12


1964-1992 : UNE GUERRE DE 30 ANS


Le Mozambique a subi une guerre de trente ans décomposée en deux grandes périodes. De 1964 à 1974 ce fut un conflit de libération mené contre le colonisateur portugais présent dans le pays depuis le XVIe siècle. Cette guerre gagnée par l'armée portugaise fut perdue à la suite de la « révolution des oeillets » qui vit des officiers marxistes prendre le pouvoir à Lisbonne. Le second conflit éclata après l'indépendance de 1975 et il opposa deux grandes coalitions ethno-politiques, à savoir les sudistes marxistes du Frelimo (Front de libération du Mozambique) contre les nordistes anti-marxistes de la Renamo (Résistance Nationale Mozambicaine). Avec la fin de la guerre froide, l'Occident n'eut plus besoin de la Renamo, aussi, le 10 avril 1992 les accords de Rome mirent fin à 17 ans de guerre.

La guerre d'indépendance (1964-1975)

Le Frelimo (Front de libération du Mozambique) fut fondé au Tanganyika, l'actuelle Tanzanie, le 25 juin 1962. Ce mouvement marxiste prônant à la fois l’indépendance immédiate et la lutte contre le capitalisme, fut créé par Eduardo Mondlane, un Chopi (Chupi), tribu appartenant à la grande famille Tsonga (23% de la population) vivant dans l'extrême sud du pays. Les Chopi qui totalisent environ 2% de la population du Mozambique résistèrent aux Zulu (Nguni) au XIXe, puis aux Portugais dès le début du XXe siècle. Le Frelimo recruta à la fois dans l'extrême nord du pays, chez les Makonde (1, ), dans le centre du pays, dans la région de Tete parmi certaines tribus du groupe dit « Zambézien » et dans l'extrême sud, chez les Tsonga (carte page 14).
Les opérations militaires débutèrent en 1964 mais deux problèmes se posèrent aux nationalistes mozambicains : leurs divisions internes à base ethnique d’une part et l’efficacité de la pugnace petite armée portugaise d’autre part[1]. En 1969, Eduardo Mondlane fut assassiné par les services portugais. Afin de tenter d’unir sous la bannière du Frelimo tous les courants indépendantistes, le mouvement se dota d’une direction tricéphale composée d’un marxiste (Samora Machel), d’un intellectuel métis (Marcelino Dos Santos) et d’un chrétien (le révérend Uria Simango). Cette direction politique « rassurante » permit au Frelimo d'être internationalement reconnu comme l’émanation de toutes les composantes nationalistes du Mozambique. En réalité, son vrai chef était Samora Machel, un Shangaan (famille Tsonga) originaire de la province de Gaza.
Ayant pris conscience qu'il n'était qu'un « idiot utile » selon la terminologie marxiste de l'époque, le révérend Simango démissionna. Quant à Marcelino Dos Santos, il fut mis à l'écart parce qu'il était métis. L’opposition historique entre Noirs et métis est en effet une réalité au Mozambique, les premiers n’ayant pas oublié que les seconds furent les agents et même souvent les promoteurs de la traite esclavagiste.
Le Frelimo qui ne parvint jamais à inquiéter la rustique armée portugaise, se contenta de lancer des actions dans l’extrême nord, adossé à la Tanzanie qui lui servait de sanctuaire. Cependant, dans cette région, une partie des Makonde s’opposa à ligne marxiste officielle du Frelimo et se rallia aux Portugais.

En 1972, les Rhodésiens créèrent la Renamo (Mouvement de résistance nationale du Mozambique) dont la base ethnique était composée des Ndau. Cette tribu du groupe Shona-Karanga (10% de la population), constitue la branche mozambicaine des Shona et elle totalise environ 3% de la population du Mozambique. Toujours en 1972, le Frelimo fut militairement laminé puisque, cette année là, sur ses 8000 combattants revendiqués, 1428 furent tués ou mis hors de combat par l’armée portugaise. Au mois d’avril 1974 quand la « Révolution des oeillets » renversa le président Marcello Caetano, le Frelimo, en dépit de l’aide internationale qu’il recevait, ne contrôlait que deux petites zones, la première, dans l’extrême nord, adossée à la Tanzanie, et la seconde, au centre, dans la région de Tete, soit moins du cinquième du Mozambique. Partout ailleurs, l’armée portugaise était maîtresse du terrain.

Aussi, quand, début septembre 1974, le gouvernement portugais signa les accords de Lusaka avec le Frelimo, accords qui prévoyaient non seulement l’indépendance du Mozambique, mais encore la reconnaissance du Frelimo comme futur gouvernement du territoire, les colons portugais, soutenus par une partie des populations du pays se soulevèrent.


[1] Voir à ce sujet Bernard Lugan Les guerres d'Afrique des origines à nos jours. Le Rocher 2013, page 195 et suivantes. Voir notamment les développements concernant la méthode portugaise de contre-insurrection.



Du 5 au 10 septembre 1974, une révolte européenne se produisit ainsi à Lourenço-Marquès, capitale du Mozambique, mais le mouvement fut désordonné car ses objectifs étaient confus. Les Européens étaient en effet divisés entre ceux qui prônaient la rupture avec Lisbonne et la proclamation d’un Mozambique indépendant à l’image de la Rhodésie, et ceux qui souhaitaient une partition de la colonie. Le 21 octobre, alors que le pays n'était pas encore indépendant, 400 civils portugais furent massacrés, l'armée, commandée par des officiers marxistes, demeurant passive. Ce fut alors l'exode et 120 000 Portugais sur une population de 200 000 quittèrent le Mozambique en quelques jours, plus de la moitié franchissant la frontière pour aller s’établir en Afrique du Sud. Certains de ces émigrants détruisirent leurs biens ou brûlèrent leurs fermes avant de partir.


La guerre civile (1975-1992)

Le 25 juin 1975, dès l'indépendance, le Mozambique dirigé par Samora Machel sombra dans une guerre civile de seize années. Les engagements de Lusaka qui prévoyaient la tenue d’élections pluralistes et la constitution d’un gouvernement d’unité nationale furent oubliés au profit de l’instauration d’une démocratie populaire, de l’établissement du Frelimo comme parti unique, et de la mise en place d’un système d’élections indirectes.

Les industries et les exploitations agricoles furent nationalisées et, à l’image de ce que tentait alors le régime tanzanien, Samora Machel chercha à regrouper la population dans de nouveaux villages afin de briser les structures traditionnelles ethniques qui étaient autant de résistances à l’instauration d’une société communiste. En quelques mois, l’économie du
Mozambique s’effondra et les populations rurales retournèrent à l’économie de subsistance, tandis que, dans les villes, la pénurie fut générale. Le Mozambique eut alors le triste privilège de figurer parmi les trois pays les plus pauvres au monde.
La résistance contre le Frelimo fut incarnée par la Renamo, mouvement soutenu par les sécessionnistes blancs de Rhodésie, qui prit le contrôle d’une grande partie du Mozambique. Ce mouvement était largement encadré par les Ndau.
En 1979, André Matzangaissa, le chef de la Renamo fut abattu, mais, sur le terrain, la guérilla conserva toute sa force. L'indépendance de la Rhodésie devenue Zimbabwe en 1980 porta un coup sévère au mouvement, mais l'Afrique du Sud prit la relève des Rhodésiens.

Les actions de la Renamo redoublèrent alors d’intensité et toutes les voies de communication du Mozambique furent coupées ainsi que les lignes électriques. L’échec économique du Frelimo devint tel qu’en 1980, il fut décidé de rétablir les villages traditionnels, ce qui permit le redémarrage de l'agriculture familiale. Quant aux fermes d’État, leur mode de fonctionnement devint plus ouvert à la production individuelle. En 1983, le pays adhéra au FMI et à la Banque mondiale, puis il fit appel aux capitaux occidentaux.
En 1984, étranglé par la guérilla de la Renamo, le président Samora Machel fut contraint d’accepter une rencontre au sommet avec Pieter Botha, le président sud-africain. Il en résulta les accords de Nkomati qui prévoyaient l'arrêt de l’aide du Mozambique à l’ANC sudafricain en échange de la fin du soutien sud-africain à la Renamo. Ces accords ne furent cependant pas suivis d’effets.
En 1986 l'avion de Samora Machel s'écrasa en Afrique du Sud, à 300 m de la frontière mozambicaine et Joaquim Chissano lui succéda. Originaire comme son prédécesseur de la province de Gaza et comme lui membre de l'ethnie Tsonga, le nouveau président accéléra la rupture avec l’idéologie marxiste et le bloc soviétique en procédant aux premières privatisations dans l'industrie. En 1988, il rompit avec l’Union soviétique.

Le Mozambique recueillit immédiatement les fruits de cette nouvelle politique car les Européens et les États-Unis lui accordèrent une importante aide financière. Le retournement idéologique s’acheva au mois de juillet 1989, quand le Frelimo répudia le marxisme.
Durant l’été 1990, les premiers pourparlers de paix eurent lieu entre le Frelimo et la Renamo. Puis, au mois de novembre, des accords furent signés qui prévoyaient un changement constitutionnel et la reconnaissance du pluralisme politique. La paix définitive fut conclue le 4 octobre 1992, à Rome, sous l’égide de la communauté de Sant'Egidio, entre Joaquim Chissano pour le Frelimo et Alfonso Dhlakama pour la Renamo.

L’ONU déploya ensuite une force de maintien de la paix, l'Onumoz (Mission des Nations-Unies au Mozambique), qui demeura dans le pays jusqu’en 1995.





Référence carte page 15

LES ETHNIES DU MOZAMBIQUE
Parmi les peuples du Mozambique, deux sont démographiquement dominants et ils totalisent 60% de la population :
- Les Tsonga (23% de la population) vivent dans le Sud et ils sont subdivisés en Changaan, en Chopi en Tsua et en Ronga.
- Les Makua-Lomue (37%) vivent dans le Nord et ils sont principalement subdivisés en Chaca, Medo, Acherima, Maconde et Podzo.

Deux autres groupes atteignent chacun les 10% de la population :
- Un ensemble de plusieurs peuples regroupés sous le nom artificiel de « Zambéziens » et qui rassemble les Ajua, les Anguro, les Atande, les Maganja, les Senga et les Vanhunguès.
- Les Shona-Karanga.
Les chrétiens sont 50%, les animistes 30% et les musulmans 20%. Cependant, ces chiffres ne sont que des estimations et ils sont tout à fait incertains.





LE NOUVEAU MOZAMBIQUE (1994-2014)

Avec un taux de croissance du PIB de 7% et des découvertes d'hydrocarbures considérables, le Mozambique, pays de 800 000 km2 peuplé par 25 millions d'habitants et qui était il y a encore deux décennies l'Etat le plus pauvre, le plus sinistré d'Afrique, est devenu en moins de vingt ans un pays porteur d'immenses espoirs.


Au mois d’octobre 1994, lors des élections présidentielles, Joaquim Chissano du Frelimo l’emporta sur Alphonse Dhlakama de la Renamo par 44,3% des voix contre 37,8%. Joaquim Chissano fut donc élu Président de la république.
En 1995, le Mozambique adhéra au Commonwealth alors qu’il n’avait jamais fait partie de l’empire britannique. Les élections du mois de décembre 1999 virent une nouvelle victoire du Frelimo, Joaquim Chissano étant réélu avec 52,3% des voix contre 47,7% à Alphonse Dhlakama.

Au mois de décembre 2004, Joaquim Chissano ne s’étant pas représenté pour un troisième mandat, Armando Guebuza qui lui avait succédé à la tête du Frelimo remporta les élections présidentielles avec 63,7% des voix contre 31,7% à Alphonse Dhlakama.
L'élection d'Armando Guebuza illustra la volonté du Frelimo d'échapper au reproche qui lui était fait d'être l'émanation des trois provinces du Sud puisque le nouveau président était originaire de la province de Nampula, fief des Makua-Lomue qui constituaient la base ethnique de la Renamo.

En 2008, l’effondrement économique du Zimbabwe constitua une menace pour la croissance du Mozambique qui était alors de 8% en moyenne et cela en raison des effets secondaires liés à la baisse d’activité des ports de Beira et de Maputo par lesquels passent traditionnellement les importations et les exportations zimbabwéennes. De plus, des centaines de milliers de Zimbabwéens émigrèrent au Mozambique où ils bouleversèrent les rapports sociaux.

Les élections présidentielles de 2009 virent un reflux de la Renamo, son candidat, Alphonse Dhlakama n'obtenant qu'un peu plus de 16% des suffrages contre 75% à Armando Guebuza. La candidature de ce dernier avait donc brisé l'ethno-mathématique qui, jusque là, avait permis à la Renamo de conserver sa puissance. Il ne faut cependant pas perdre de vue que le candidat de la Rrnamo avait subi la concurrence d'une candidature dissidente avec Daviz Mbepo Simango, le maire de Beira. Fils d'Uria Simango vice-président du Frelimo, ce dernier avait rejoint la Renamo en 1997 et en 2003 , il avait été élu maire de Beira sous cette étiquette. L'année suivante il se sépara de son parti en raison des positions maximalistes de son chef et il fonda le MDM (Mouvement démocratique du Mozambique). Lors des élections présidentielles de 2009 il réunit sur son nom 8,6% des suffrages qu'il enleva à Alphonse Dhlakama. Le MDM est un parti dont l'électorat est clairement ancré dans les anciens fiefs de la Renamo puisque, lors des élections municipales du 20 novembre 2013 qui furent boycottées par la Renamo, et en dépit de fraudes massives, il remporta les trois villes de Beira et de Quelimane avec 70% des voix et celle de Nampula, la troisième ville du pays, avec 54% des voix. Au total, le
MDM remporta 46 municipalités dont Nacala, l'île de Moçambique, et Angoche. Dans plusieurs localités des provinces du Nord, le MDM talonna de quelques voix le Frelimo et à Maputo, il totalisa 40% des voix grâce notamment à la forte migration de travailleurs venus du centre et du nord du pays.

Au pouvoir depuis 1975, le Frelimo qui a vu son matelas électoral s'éroder lors des municipales de 2013 a tenté de gommer son image sudiste en désignant un candidat venu de l'extrême nord du pays pour les élections du mois de novembre 2014. La Constitution interdisant au président Armando Guebuza de briguer un troisième mandat, son successeur élu par le comité central du Frelimo le 1er février 2014 est en effet Filipe Nyussi, un Makonde. Ministre de la Défense depuis 2008, le futur président est un vieux militant de la guerre d'indépendance et il fait partie de la fraction des Makonde qui fut toujours fidèle au Frelimo. La tension monte cependant à l'approche de l'échéance électorale et le 8 juillet, Antonio Muchanga, le porteparole de la Renamo a été arrêté en pleine séance de négociation avec le gouvernement et alors qu'au mois de juin, son mouvement avait décidé de suspendre le cessez-le-feu. Cependant la Renamo est politiquement hors-jeu car ses électeurs sont las des positions maximalistes prises par sa direction.





LE MOZAMBIQUE : UNE ETHNOCLEPTOCRATIE ?



Depuis les années 2000 le Frelimo a bien compris qu'il ne pouvait pas continuer à apparaître comme étant l'émanation des seules populations sudistes et c'est pourquoi, en 2004, Armando Guebuza, un nordiste, fut désigné comme candidat du parti pour l'élection présidentielle. Cette politique va être poursuivie avec le futur chef de l'Etat, Filipo Nyussi, un Makonde de l'extrême nord du Mozambique. Cette candidature destinée à « couper l'herbe sous les pieds » de la Renamo et du MDM ne s'est en revanche pas traduite dans le domaine économique, la cleptocratie ethnique qui tient l'économie du pays poursuivant dans son tropisme endogame.


La question de fond est que le Mozambique est une mosaïque de peuples, or, le Frelimo auquel les officiers marxistes portugais remirent le pouvoir en 1975 était dirigé par des sudistes. L'indépendance de 1975 se fit donc à leur profit, leurs alliés Makonde étant à la fois trop peu nombreux et trop excentrés pour jouer un autre rôle que celui de figurants.

La nomenklatura dirigeante est aujourd'hui très majoritairement originaire des trois provinces situées au sud de la rivière Save : Maputo, Gaza et Inhambane. Ces sudistes ont fait main basse sur l'économie du pays, ce qui provoque bien des frustrations et explique largement l'opposition des nordistes qui hier soutenaient la Renamo et qui, aujourd'hui paraissent se tourner vers le MDM.
L'ethno-cleptocratie mozambicaine explique également l'ampleur de la corruption car l'économie du pays est partagée entre plusieurs familles dirigeantes du Frelimo. Ces dernières peuvent être rivales pour l'attribution de marchés ou quand il s'agit du partage des « dépouilles opimes » prises sur le pays, mais elles sont solidaires quand il s'agit de défendre leurs intérêts dont le principal est de ne pas ouvrir le système à d'autres afin d'en rester les maîtresses.

Nonobstant cette réalité, tous les voyants économiques sont actuellement au « vert » avec un PIB insolent de santé et des potentialités gazières et pétrolières spectaculaires.

Sans parler du gisement charbonnier de la région de Tete. Le pays a de plus, une immense façade maritime qui lui offre des possibilités considérables dans le domaine halieutique. Ses potentialités agricoles sont sont les poumons des pays enclavés que sont le Zimbabwe, le Malawi, mais également la Zambie. Plusieurs secteurs sont économiquement prometteurs en plus des hydrocarbures, ainsi les BTP, tout ce qui concerne la mécanique, l'alimentaire, l'agricole et l'halieutique.




TOURISME : LE MOZAMBIQUE PEUT-IL REMPLACER LE KENYA ?



Les potentialités touristiques du Mozambique, tant dans le domaine animalier que « plagiste » sont immenses et le pays devrait être le principal bénéficiaire des évènements du Kenya car la Tanzanie ne dispose pas des infrastructures suffisantes pour prendre son relais.

La liste des pays africains offrant à la fois de grands espaces faunistiques et des potentialités touristiques littorales est très réduite :
- Le Kenya a longtemps eu le monopole dans ces deux domaines mais le pays connaît aujourd'hui de graves problèmes de sécurité, sa démographie enclave ses réserves et il a trop joué le bas de gamme ; or, le tourisme de masse qui rapporte immédiatement est destructeur du long terme.

- La Tanzanie est aujourd'hui la meilleure destination mais Zanzibar et le littoral islamisé vont immanquablement poser des problèmes sécuritaires et certaines des réserves du nord du pays sont menacées par des bandes venues du Kenya.

- L'Afrique du Sud n'a plus de possibilités de développement dans le domaine animalier et le parc Kruger est à la fois saturé et beaucoup trop « civilisé » aux yeux des amoureux des « vrais » espaces libres à l'image du Selous en Tanzanie. De plus, une grande partie de ses côtes est soit inhospitalière, notamment le long de l'océan atlantique, soit fréquentable une partie de l'année seulement.

- Le Zimbabwe, le Botswana et la Zambie ont d'énormes potentialités faunistiques mais sont enclavés loin des océans. L'Angola est hors jeu en ce domaine pour le moment et Madagascar qui ne dispose pas des réserves animalières du continent connaît de multiples et considérables problèmes qui éloignent les touristes de son littoral souvent exceptionnel.
Reste donc le Mozambique dont les plages sont immenses et la faune riche et variée. Cependant, en dehors de quelques destinations de grand luxe, le pays est sous-équipé, tant en ce qui concerne ses plages que ses réserves. Le secteur touristique a donc besoin de gros investissements. L'intérêt du Mozambique sera de jouer la carte du tourisme de haute et moyenne gamme.



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