Discours de Pierre Joxe - 50ème anniversaire de BH - Bir-Hakeim

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Discours de Pierre Joxe - 50ème anniversaire de BH

L'HISTOIRE

Allocution de M. Pierre JOXE

Ministre de la Défense
à l'occasion du Cinquantenaire de Bir Hakeim
Paris, le 11 juin 1992 

 

                    Il y a exactement cinquante ans, le 11 juin 1942 à compter de 0 heure, la Première Brigade Française Libre commandée par le GénéralKOENIG, qui tenait la position de Bir-Hakeim depuis le 27 mai face aux troupes de l'Afrika Korps, s'élançait dans une ruée glorieuse et tragique, pour rompre l'encerclement ennemi.  Cette sortie de vive force constitua l’ultime exploit d'une garnison emmenant avec elle ses blessés et autant d’armes lourdes qu'elle pouvait emporter.  
                   Plus de 2 500 hommes, précédés par leurs démineurs, l'infanterie à pied et les Brenn Carriers, brisèrent l'étau dans la nuit, au milieu d'un déchaînement d'armes automatiques, de mitrailleuses, d'éclatements d’obus et de mines.  Aux premières heures de l'aube, ils furent recueillis par les éléments avancés de la 7ème  Brigade motorisée appartenant à la 7ème division blindée britannique, qui avaient sans cesse tenté de leur porter assistance depuis le début des combats.  

*       *


              Mon général, Mesdames, Messieurs, nous sommes aujourd'hui réunis pour célébrer la mémoire de cette bataille héroïque où 3 700 Français libres firent face pendant 14 jours à "I'Africa Korps" qui compta, à partir du 6 juin 1942, jusqu'à 37 000 hommes devant la position.  Français libres, mais aussi Britanniques, et je me réjouis qu'aujourd'hui, ceux-ci soient représentés par un détachement et la musique des Scots Guards.  Ils nous rappellent cette fraternité d'armes.  Il y avait en effet, à Bir-Hakeim, 160 soldats du Royaume-Uni servant les pièces antiaérienne Bofors, fraîchement livrées au bataillon de fusiliers marins de la Brigade, ou dans les services de santé et de liaison.  Comment oublier, de surcroît, les combats livrés par la Royal Air Force pour contrer les 1 400 sorties aériennes de la Luftwaffe, ou le dévouement de la 7ème division blindée que j'évoquais tout à l’heure ?  
               Pour autant, ce n'était pas sans difficultés, on le sait, que le Général De GAULLE avait obtenu d'autorités britanniques réticentes la présence d'une importante force française sur le théâtre d'Afrique du Nord, devenu le théâtre principal des opérations à l'Ouest et où la 8ème  armée devait faire face aux coups de boutoir du Général ROMMEL.
               La ténacité politique de celui qui incarnait, dans un grand isolement, la France combattante, et le sacrifice de ces hommes allaient donner ses premiers titres de gloire à la France libre.  Pour la première fois, en effet, une unité française constituée affrontait les forces de l'Axe, dans une opération majeure face, précisément, à l'un des Généraux les plus prestigieux de l'armée allemande : ROMMEL s'était illustré dans la bataille de France en 1940 ; il viendra assumer personnellement , à plusieurs reprises, le commandement de l'assaut entre le 1er  et le 11 juin.
 
Qui sont ces hommes ? Il faut rappeler ici, brièvement, l'ordre de bataille de la Brigade : 
- il y a les Tahitiens, Polynésiens, et Néo-calédoniens du ler Bataillon du Pacifique, aux ordres du Lieutenant-Colonel BROCHE; 
- il y a le 2ème Bataillon de marche de l'Oubangui Chari, aux ordres du Commandant AMIE; 
- il y a les 2ème  et 3ème  Bataillons de la 13ème  demi-brigade de légion étrangère, commandés par le Lieutenant-Colonel AMILAKVAR;  
- il y a le 1er   Bataillon d'Infanterie de Marine, aux ordres du Commandant SAVEY, réunissant des Français évadés de France, venus de Chypre, ou du Levant, et la 22ème  Compagnie nord-africaine ;  
- il y a le 1er Régiment d'Artillerie, que commande le Lieutenant Colonel  LAURENT-CHAMPROSAY, avec ses hommes venus d'Afrique Noire, de Madagascar ou de l'lle Maurice ;  
- il y a le 1er  Régiment de fusiliers marins, aux ordres du Capitaine de Corvette AMYOT d'INVILLE, mêlant jeunes Français venus, par exemple, de l'Ile de Sein aux anciens de Dunkerque.  
Il y en a beaucoup d'autres, à la compagnie des sapeurs-mineurs et dans les services de santé, du train, des transmissions.
 
               Assemblage en apparence composite et bigarré, venu de France ou de ce qui est alors l'Empire, tous mus par la même volonté "de ceux qui, depuis Rethondes, meurent tout de même pour la France", pour reprendre l'expression du Général De GAULLE.  
               Pendant quatorze jours à la pointe sud du dispositif allié, ils vont bloquer la manœuvre d'enveloppement de la 8ème  armée déclenchée par ROMMEL le 26 mai.  
               Pour comprendre toute la dimension de cette résistance, il faut se remémorer le site de Bir-Hakeim.  Simple croisement de piste dans un désert aride, caillouteux, nu, balayé par les vents de sable.  Il n'y a aucun couvert, aucun obstacle naturel.  Seule une très légère ondulation sud-nord, des petites ruines d'un ancien poste méhariste et les déblais de deux anciennes citernes marquent, un semblant de relief.  "Désert dans le désert", dit un participant.
               Sous l'impulsion énergique de leurs chefs, les Français vont s'enterrer, multipliant les trous individuels, les emplacements de tir- ROMMEL en dénombra 1 200 - les points d'appui fortifiés, entourant la place d'un champ de mines comptant jusqu'à 120 000 engins.  Leurs moyens de feu reposent surtout sur les pièces d'artillerie de 75 mm et les pièces anti-chars .

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                    Je rappellerai ici brièvement - tant d'autres l'ont fait avant moi - les principales phases de la bataille.  
               Le 27 mai, la division blindée italienne Ariete, qui a reçu l'ordre d'investir Bir-Hakeim, lance 70 chars contre le point d'appui Sud-Est.  Elle en perd quarante en moins d'une heure et se retire après un combat violent, mais qui ne provoque que des pertes minimes côté français.  
               Pendant les quelques jours qui suivront, l'ennemi reste à l'écart, blindés allemands et anglais s'affrontant dans le secteur de "Knightsbridge".  La Brigade prend sa part au combat en envoyant des colonnes qui attaquent des convois ennemis passant à sa portée au Nord, au Sud et à l'Est.  Le 31 mai, 260 prisonniers italiens et allemands sont envoyés à l'arrière, plusieurs dizaines de véhicules et de blindés ont été détruits ou capturés.     
               A ce moment, commence la seconde phase du siège.  Le Général ROMMEL, un moment contenu puis refoulé par la résistance britannique, se ressaisit et reprend l'offensive le 1er juin.  Il lance sur Bir-Hakeim la division Trieste et la 90ème  division légère de l'Africa Korps, achève l'investissement de la position et recourt massivement aux bombardements de la Luftwaffe.  Celle-ci engagera ses Stukas et ses Junkers 88 par paquets de 12, 20, 30, 40 puis 100 dans les derniers jours.  
               A trois reprises, des plénipotentiaires italiens, puis allemands, exigent la reddition . ROMMEL lui-même s'adresse, le 3 juin, au Général KOENIG par un message écrit de sa main.  Celui-ci répond par une salve de canons et un ordre du jour.  "Je renouvelle mes ordres et ma certitude que chacun fera son devoir sans faiblir, à sa place, coupé ou non des autres.  Bien expliquer cela à tout gradé et homme, bonne chance à tous ! ".  
              Bir-Hakeim encaissera dans les jours qui suivent 40 000 obus de gros calibre, allant du 105 au 220, le chargement de 1 400 bombardiers et l'attaque résolue des meilleures unités d'assaut de l'infanterie allemande.  
               Plus de deux divisions d'infanterie, quinze groupes d'artillerie, quelques dizaines de chars mènent sans succès des attaques combinées avec l'aviation.  ROMMEL doit ordonner à la 15ème  Division Panzers de gagner le site.  
Tels sont les effectifs qu'immobilisèrent 3 700 Français libres et 160 Britanniques, laissant le temps à la 8ème  armée de se reprendre et d'appeler des renforts. 
               Les attaques conduites par ROMMEL sont de plus en plus intenses du 8 au 10 juin.  Les hommes ne reçoivent qu'à peine deux litres d'eau par vingt-quatre heures.  Mais, dans le monde, la résistance des hommes de Koenig se fait connaître.  Je la suivais moi-même à l'époque, étant alors à Alger.  Je cite les mémoires du Général de GAULLE : "Défense héroïque des Français" ; "Magnifique fait d'armes" ; "Les Allemands battus devant Bir Hakeim !" annoncent avec éclat à Londres, à NewYork, à Montréal, au Caire, à Rio, à Buenos Aires, toutes les trompettes de l'information.  Nous approchons du but que nous avons visé en assurant aux troupes françaises libres un grand rôle dans une grande occasion.  Pour le monde tout entier, le canon de Bir-Hakeim annonce le début du redressement de la France".  Ce redressement serait ponctué par d'autres combats, sur les champs de bataille de Libye, de Tunisie, d'Italie, de France et d'Allemagne même.  
               Après la très dure journée du 10 juin, s'ouvre le dernier acte - que j'évoquais en commençant.  Le Commandement allié a fait savoir au Général KOENIG que "la résistance de Bir-Hakeim n'était plus essentielle pour le développement de la bataille" et qu'il pouvait donc se replier.  
               Cette sortie de vive force de toute la Brigade était une opération très complexe et audacieuse.  Elle fut très précisément planifiée par l'Etat-major du Général KOENIG et exécutée dans les conditions que j'ai rappelées tout à l'heure.  Cette ruée vers la liberté coûta 40 tués et 125 blessés à la Brigade, qui perdit par ailleurs environ cinq cents hommes, prisonniers ou disparus. 2.500 des 3.700 hommes de l'effectif initial étaient saufs : c'était un remarquable exploit.  
               Peu après l'évacuation, le Général de GAULLE s'exprimait ainsi à la radio de Londres: "La nation a tressailli de fierté en apprenant ce qu'ont fait ses soldats à Bir-Hakeim.  Braves et purs enfants de France qui viennent d'écrire, avec leur sang, une des plus belles pages de gloire! La nation écrasée, trahie, souffletée, se rassemble dans la volonté de vaincre, comme s'unissent ses combattants des champs de bataille, ses combattants de Saint-Nazaire, ses combattants des groupes d'action intérieure, comme se rejoignent les pensées suprêmes du soldat qui meurt en Libye, du marin coulé à bord du "Surcouf", de l'ouvrier qu'on fusille à Paris.  
Oui, c'est par le combat, dans le combat que se refait l'unité française. 
Quand à Bir-Hakeim, un rayon de sa gloire renaissante est venu caresser le front sanglant de ses soldats, le monde a reconnu la France."

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                   C'est un peu de cette fierté que nous ressentons encore aujourd'hui, dans l'hommage rendu à ces glorieux anciens, Français et Britanniques confondus.  
                    Pour finir, je m'adresserai, plus particulièrement aux unités ici réunies ou représentées.  Comment ne pas songer à celles de nos forces déployées sur des théâtres extérieurs où des guerres se poursuivent ou s'achèvent?  Certains paient de leur vie cet engagement.  Nombre des vôtres sont aujourd'hui en Europe même : en Croatie, en Bosnie, dans des missions périlleuses, au service du droit et de la paix.  Le 2ème régiment d'infanterie de marine est ainsi en Yougoslavie.  Son drapeau, qui est ici, portant l'inscription de Bir-Hakeim auquel participe le 1er  Bataillon, est comme un trait d'union entre le passé et le présent.  
                       Nos forces sont aujourd'hui animées, j'en ai chaque jour le témoignage, de la même noblesse qu' hier.  Souhaitons, que leur action serve la cause de la paix et de l'Europe.


 
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