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Iphigénie chez Poutine

MEDIATHEQUE

Ukraine: Iphigénie chez Poutine

Par Christophe Barbier, publié le 18/11/2014 à 21:28

Tant qu'elle sera une telle fiction politique, l'Union européenne ne pourra impressionner la Russie. Au lieu d'ostraciser le nouveau tsar, elle devrait intégrer au plus vite l'ouest de l'Ukraine parmi ses membres. Face à une nation qui se rêve empire, l'Europe doit s'affirmer comme une fédération qui se veut nation.

Vladimir Poutine fait de la géographie avec de l'histoire et vice versa, car son projet politique s'inspire du passé tout autant que sa gestion des territoires dicte sa diplomatie.
REUTERS/Alexander Zemlianichenko

Tenue par le serment fait aux dieux, Iphigénie doit tuer tout étranger pénétrant sur la terre du roi Thoas. Pourtant, quand Oreste se présente, elle trahit sa promesse et s'enfuit avec lui, parce que c'est son frère et que le sang parle plus fort que la politique ou la religion.

Aujourd'hui, il n'est pas certain qu'en cette terre où Euripide a placé sa tragédie, les habitants, même en famille, ne s'égorgeraient pas les uns les autres à cause du pouvoir, car il s'agit de la Tauride, c'est-à-dire de la Crimée et d'un morceau de cette Nouvelle Russie qui veut aujourd'hui renaître de ses cendres, deux cent cinquante ans après son invention.
Par-delà la partition préécrite de l'Ukraine, on voit bien quelle musique veut faire entendre Vladimir Poutine : une marche impériale lui permettant de mettre ses pas dans les traces de la Grande Catherine et de rattacher un peu plus sa géopolitique à la lignée des tsars. Poutine fait de la géographie avec de l'histoire et vice versa, car son projet politique s'inspire du passé tout autant que sa gestion des territoires dicte sa diplomatie.

Les deux mouvements sont synchrones, le premier enracinant son pouvoir dans la légitimité historique et le second lui assurant une efficacité cynique. Le coup de force précède, bien sûr, les processus démocratiques, mais s'il fallait tenir compte du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, il se trouverait une majorité à Donetsk pour choisir le camp russe, et une autre à Moscou pour applaudir cette décision.

Fruits des colonisations, des déportations et des conflits, la Tauride et ses alentours, toute cette Nouvelle Russie "décrétée", n'ont pas de propriétaire légitime. Certains habitants sont arrivés contre leur gré, d'autres en ont été chassés avant d'y revenir : ce n'est point là une nation, mais un agrégat de populations dont les légitimités s'entrechoquent sans cesse, billard ethnique silencieux quand une férule les tient en respect, guerre civile sanglante quand l'autorité fait défaut.

Poutine, plus pernicieux que le Mal

La réalité de cette région est trop complexe pour l'Europe occidentale, qui oublie au passage combien elle est responsable de cette marqueterie infernale des terres et des peuples, dessinée jadis par les ambitions de ses souverains et hier encore par les traités d'après 1918. Ce sont les démocraties triomphantes qui ont armé alors l'engrenage infernal, gelé ensuite par le communisme avant de grincer à nouveau aujourd'hui. De plus, l'Europe, enivrée de droit-de-l'hommisme, ne sait plus raisonner hors de l'affrontement du Bien et du Mal. Or Poutine n'est pas le Mal, il est bien plus pernicieux que cela...

Personne ne croit qu'un seul citoyen européen veuille mourir pour Donetsk, et les seuls engagés, paramilitaires fanatiques, le sont dans les milices prorusses. L'indifférence des opinions à l'Ouest est le meilleur bouclier de Poutine, qui le sait bien. L'Europe, qui s'offusque des méthodes de la Russie, se courbe devant les populismes sur son propre territoire, pourvu qu'ils remplissent les urnes, et ne sait quel projet opposer aux irrédentismes qui flambent un peu partout.
Tant qu'elle sera une telle fiction politique, l'Union européenne ne pourra impressionner la Russie. C'est pourquoi, au lieu d'ostraciser le nouveau tsar, elle devrait intégrer au plus vite l'ouest de l'Ukraine parmi ses membres, et accélérer la constitution d'une défense unie digérant l'Otan. Face à une nation qui se rêve empire, l'Europe doit s'affirmer comme une fédération qui se veut nation.

En attendant cette improbable réaction collective, la France a tout intérêt à livrer les navires Mistral, et à s'affirmer ainsi comme un interlocuteur incontournable, en direct. En effet, Paris a trop délégué à Berlin et à Washington : seul à seul et face à face, François Hollande et Vladimir Poutine doivent ouvrir un nouveau chapitre franco-russe autour du cas ukrainien. Si la France change la donne, l'Europe changera de méthode, et la Russie changera de ton.

Hollande ne veut pas décider "sous la pression" ? Mais la "pression" dure tout le temps d'un quinquennat présidentiel, sans une seconde de répit ; et la "pression" règne en Tauride depuis deux mille cinq cents ans...


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