L'Ukraine et l'appel à Merkel - Bir-Hakeim

Aller au contenu

Menu principal :

L'Ukraine et l'appel à Merkel

MEDIATHEQUE


Ukraine :
l’appel de vétérans du renseignement américain à Merkel

Par Hélène Nouaille

extrait de:
La lettre de Léosthène, le 3 septembre 2014 n° 956/2014
Dixième année. Bihebdomadaire. Abonnement 390 euros.
http://www.leosthene.com


(Envoi de Claude Wolf)



A deux jours du sommet de l’OTAN au pays de Galles (4 et 5 septembre 2014), les tambours de la propagande battent la générale, à ce point qu’il est devenu impossible de comprendre ce qui se passe sur le terrain en Ukraine ni même les enjeux d’un conflit ouvert, faut-il le rappeler, dans sa phase actuelle, par ce qu’Anne Bauern analysait le 15 avril dernier pour les Echos comme survenu presque par inadvertance : « Aujourd’hui encore, certains diplomates européens s'étonnent des conséquences politiques de ce qu'ils désignent comme le « truc » de la Commission européenne » (1). C’est le moment qu’ont choisi d’anciens officiels du renseignement américain (Veteran Intelligence Professionals for Sanity, VIPS), dont l’honorabilité n’est mise en doute par personne, pour adresser une lettre ouverte à la chancelière allemande Angela Merkel, datée du 30 août dernier (2).

Que disent-ils ?
« Nous, signataires, sommes des vétérans du renseignement américain : nous prenons l’initiative qui ne nous est pas coutumière de vous écrire cette lettre ouverte pour nous assurer que vous aurez l’opportunité d’entendre ce que nous avons à dire avant le sommet des 4 et 5 septembre prochains de l’OTAN.
Vous devez savoir par exemple que les accusations concernant une "invasion" majeure de l’Ukraine par la Russie ne paraissent pas pouvoir être soutenues par un renseignement fiable. Ce "renseignement" semble plutôt de la même espèce, douteux, politiquement "orienté" que celui utilisé il y a douze ans pour justifier l’attaque menée par les Etats-Unis contre l’Irak. Nous n’avons vu alors aucune présence avérée d’armes de destruction massive ; nous ne voyons aucune preuve crédible d’invasion russe aujourd’hui. Il y a douze ans, l’ancien chancelier Gerhard Schroeder, conscient de l’inconsistance des preuves de l’existence d’armes de destruction massive irakiennes, avait refusé de se joindre à l’attaque de l’Irak. Vous devriez, pensons-nous, vous défier des charges avancées par le département d’Etat américain et par les officiels de l’OTAN concernant une invasion de l’Ukraine par les Russes ».

Bien sûr, ajoutent nos vétérans, « le président Obama a essayé hier (29 août) de calmer la rhétorique de ses principaux diplomates et médias, quand il a publiquement décrit l’activité récente en Ukraine comme "la suite de ce qui se passe depuis maintenant des mois… et qui n’est pas vraiment un changement" ». Malheureusement, le président américain « n’a qu’un contrôle restreint sur les politiques de son gouvernement – lesquels manquent hélas de sens de l’histoire, ne connaissent pas grand chose à la guerre, et substituent l’invective anti russe à la politique ». Mais, direz-vous, nous avons des preuves de l’invasion russe ? Oui, « des photographies peuvent valoir des milliers de mots : mais elles peuvent aussi tromper. Nous avons une très grande expérience en matière de collecte, d’analyse et d’information de toutes sortes d’imageries satellitaires et autres, aussi bien que d’autres types de renseignement. Qu’il nous suffise de dire que les images révélées par l’OTAN le 28 août n’apportent qu’une base très ténue pour accuser la Russie d’envahir l’Ukraine. Elle ressemblent hélas fortement aux images montrées par Colin Powell à l’ONU le 5 février 2003 et qui n’ont, de même, rien prouvé du tout ».
A ce point, on peut se demander à quoi servent ces nouvelles gesticulations ?

Les vétérans du renseignement signataires de cette adresse ont été attentifs aux propos du ministre russe des affaires étrangères, Sergeï Lavrov : « Selon un télégramme du 1er février 2008 (publié par wikileaks) envoyé par l’ambassade américaine à Moscou à la secrétaire d’Etat Condoleeza Rice, l’ambassadeur américain William Burns avait été appelé par Sergeï Lavrov qui lui avait fait part de la forte opposition russe contre une appartenance de l’Ukraine à l’OTAN. Lavrov l’avait averti précisément de "craintes que la question ne provoque une partition potentielle du pays en deux, conduisant à la violence ou même, disaient certains, à la guerre civile, ce qui pourrait conduire la Russie à décider d’éventuellement s’interposer". Burns avait donné à son télégramme un titre inusité : "Non c’est non : les lignes rouges russes vis-à-vis-de l’élargissement de l’OTAN (Nyet means nyet : Russia’s Nato enlargement redlines)" ; il l’a envoyé à Washington en priorité immédiate (immediate precedence). Deux mois plus tard, lors du sommet de Bucarest, les leaders de l’OTAN avait officiellement déclaré que la "Géorgie et l’Ukraine appartiendraient à l’OTAN" ».

Or le premier ministre ukrainien Arseni Iatseniouk déclarait via Facebook le 29 août dernier qu’avec l’approbation du parlement, la voie de l’OTAN était ouverte. Ici, il sied de rappeler qui est Iatseniouk : « Iatseniouk, bien sûr, était le favori que Washington a choisi pour devenir premier ministre après le coup d’Etat du 22 février dernier à Kiev. "Yats est le bon gars" avait dit la sous-secrétaire d’Etat Victoria Nuland quelques semaines avant, dans une conversation téléphonique avec l’ambassadeur américain en Ukraine Geoffrey Pratt. Rappelez-vous que c’est dans la même conversation que Nuland avait dit "Que l’UE aille se faire f…"».

Mais pourquoi cette escalade à ce moment précis ?

Si l’on quittait cet été son chapeau de paille pour lire la presse, on comprenait que les russophones fédéralistes de l’est ukrainien étaient au bord de la déroute, et que l’armée ukrainienne en était à détruire des colonnes de chars russes entrées en Ukraine. « Mais ce tableau de l’offensive provenait presque exclusivement de sources officielles gouvernementales de Kiev. Il y avait très peu de nouvelles venant du terrain dans le sud-est de l’Ukraine ». Sauf que le 18 août, «"selon le service de presse du président de l’Ukraine", Porochenko a appelé à "regrouper les unités de l’armée impliquées dans l’est de l’Ukraine"… "Aujourd’hui nous devons réorganiser nos forces pour défendre notre territoire et poursuivre nos offensives" disait Porochenko, ajoutant : "nous devons envisager une nouvelle opération militaire dans les nouvelles circonstances"». Que signifiaient ces nouvelles circonstances ? Que, selon des sources provenant du terrain, « c’était l’armée gouvernementale qui commençait à subir de lourdes pertes et à reculer, principalement en raison de son incapacité et d’un mauvais commandement. Dix jours après, quand ses troupes ont été encerclées ou en retraite, une excuse toute prête a été avancée : l’invasion russe », photos à l’appui, révélées par l’OTAN et par, ajoutent nos vétérans « des reporters comme Michael Gordon du New York Times » qui avait fait ses preuves de propagandiste lors de la guerre en Irak.  

Pour le groupe d'Américains vétérans du renseignement, il n’y a pas d’invasion russe. Mais « les fédéralistes anti coup d’Etat du sud-est de l’Ukraine bénéficient d’un soutien local considérable, en partie en raison des tirs d’artillerie des troupes gouvernementales sur les centres les plus importants de population. Et nous pensons que le soutien russe a probablement traversé la frontière et qu’il comporte, de manière significative, d’excellents renseignements du champ de bataille. Mais il est loin d’être évident que ce soutien comporte aussi, pour l’heure, des chars et de l’artillerie – principalement parce que les fédéralistes ont été mieux commandés et étonnamment heureux dans leur effort pour fixer les forces gouvernementales ».

Situation décrite pour l’heure. Parce que, « en même temps, nous avons peu de doutes sur le fait que, si et quand les fédéralistes auront besoin d’eux, les chars russes viendront ».

Conclusion ? S’adressant à la chancelière allemande, destinataire de leur adresse, le groupe conclut en peu de mots, parfaitement clairs : « C’est précisément pourquoi la situation demande un effort concerté pour un cessez-le-feu, que vous savez que Kiev a jusqu’à présent reporté. Que doit-il être fait au point où nous en sommes ? A notre avis, il faut dire tout net à Porochenko et à Iatseniouk que l’entrée dans l’OTAN n’est pas envisageable – et que l’OTAN n’a aucune intention de mener une guerre par procuration contre la Russie – et certainement pas pour l’armée hétéroclite de l’Ukraine. Il faut tenir le même langage aux autres membres de l’OTAN ».

Il y a certainement beaucoup à dire sur les raisons qu’ont les signataires de privilégier l’intervention d'Angela Merkel, de s’adresser à elle seule – nous y reviendrons. Nous avons simplement voulu relayer un appel parfaitement clair sur la situation en Ukraine et les enjeux du conflit en cours, venu de professionnels réputés, qui analysent en toute clarté, hors propagande d’où qu’elle vienne, à partir d’informations «ouvertes», une situation très dangereuse. Et nous ne doutons pas qu’ils s’appuient aussi sur des informations non publiques. Cette adresse, reprise par quelques sites américains (dont ZeroHedge) et français (de defensa), n’a pas, à l’heure où nous écrivons, été intégralement traduite de l’anglais. Elle rejoint ce que nous avons régulièrement développé ici, et demandé depuis le début de l’affaire : il faut fermer des portes que nous n’aurions jamais dû laisser s’ouvrir, celles de la guerre (3), dont il est inconcevable d’oser parler avec légèreté.

Hélène Nouaille




Notes :

(1) Voir Léosthène n° 925/2014 du 16 avril 2014, Ukraine : le « truc » de la Commission tourne au désastre
Les Echos, le 15 avril 2014, Anne Bauer, Ukraine : Moscou met l’unité européenne à rude épreuve : http://www.lesechos.fr/opinions/analyses/0203438195211-ukraine-moscou-met-l-unite-europeenne-a-rude-epreuve-664627.php
(2) Consortiumnews.com, le 1er septembre 2014, Warning Merkel on Russian "Invasion" Intel
http://consortiumnews.com/2014/09/01/warning-merkel-on-russian-invasion-intel/
For the Steering Group, Veteran Intelligence Professionals for Sanity
William Binney, former Technical Director, World Geopolitical & Military Analysis, NSA; co-founder, SIGINT Automation Research Center (ret.)
David MacMichael, National Intelligence Council (ret.)
Ray McGovern, former US Army infantry/intelligence officer & CIA analyst (ret.) : http://en.wikipedia.org/wiki/Ray_McGovern
Elizabeth Murray, Deputy National Intelligence Officer for Middle East (ret.)
Todd E. Pierce, MAJ, US Army Judge Advocate (Ret.)
Coleen Rowley, Division Counsel & Special Agent, FBI (ret.)
Ann Wright, Col., US Army (ret.); Foreign Service Officer (resigned)
(3) Voir Léosthène n° 914/2014, le 5 mars 2014, Ukraine : fermer les portes de la guerre



COMMENTAIRE

 
Copyright 2015. All rights reserved.
Retourner au contenu | Retourner au menu