Le Mali: deux études de Bernard Lugan - Bir-Hakeim

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Le Mali: deux études de Bernard Lugan

MEDIATHEQUE

Le Mali

Deux études de Bernard Lugan




1) - Mali-Algérie : point de situation et éléments de réflexion
(Envoi de Ph. Chatenoud)



L’intervention française au Mali conduit à quatre grandes réflexions :

1) Compte tenu des réalités frontalières, l’action de la France ne peut réussir que si l’Algérie la soutient. Or, la prise d’otages d’In Amenas, site stratégique hautement protégé, montre soit qu’Alger ne contrôle pas son territoire, soit que les islamistes ont des complicités au plus haut niveau de l’appareil sécuritaire d’Etat. Dans les deux cas, les conséquences pour l’opération Serval sont de la plus haute importance.

2) Nous payons aujourd’hui au prix fort la politique de désengagement initiée sous Jacques Chirac puis amplifiée sous Nicolas Sarkozy à savoir, fermeture de bases et abandon de ces irremplaçables implantations qui étaient nos yeux et nos oreilles.

3) La place laissée libre par la France fut prise par les Etats-Unis qui investirent de gros moyens, notamment au Mali. Ignorant la tectonique ethno raciale sahélienne, ils y formèrent des cadres qui désertèrent au mois de janvier 2012 et contre lesquels nos soldats sont aujourd’hui engagés.

4) Ceux qui ont lancé la guerre contre le colonel Kadhafi étaient des irresponsables et je n’ai cessé de le dire depuis le premier jour. Outre qu’ils ont provoqué une réaction déstabilisatrice en chaîne, ils ont armé les jihadistes. Il faut en effet savoir que certaines des armes aujourd’hui utilisées contre nos soldats proviennent de nos propres arsenaux et qu’elles furent généreusement parachutées aux « démocrates » libyens chers à BHL.

Ceci étant, quelle est la réalité de la situation ?

1) Concernant l’Algérie, il est difficile de croire que les islamistes qui ont investi une station gazière saharienne dans un secteur hautement surveillé proche de deux frontières sensibles n’ont pas bénéficié de complicités au plus haut niveau de l’Etat. D’autant plus que les centaines de véhicules utilisés par les jihadistes sont ravitaillés en carburant depuis l’Algérie. Tout le monde sait également que la sécurité algérienne a des contacts avec les groupes islamistes les plus radicaux puisque c’est elle qui les créa jadis dans le contexte de la guerre civile, afin de discréditer et diviser ses adversaires.
Comme je l’ai exposé dans un précédent numéro de l’Afrique Réelle consacré à l’Algérie, une sourde lutte de clans se déroule actuellement en coulisses à Alger dans le contexte de la succession du président Bouteflika. Or, contre toute attente, ce dernier semblant vouloir s’engager dans la course pour un quatrième mandat, bien des appétits se retrouvent frustrés ; tout ce qui pourrait affaiblir le président potentiellement candidat peut donc leur être utile, à commencer par un dérapage de la situation sécuritaire.

2) Au Mali, c’est en réalité l’échec américain que la France est condamnée à effacer. Je m’explique : durant des années, engagés dans une stratégie globale de lutte contre le terrorisme, les Etats-Unis ont déployé des moyens énormes dans ce pays justement considéré comme un maillon faible. Tout débuta en 2004 quand le président Bush définit la Pan-Sahel Initiative qui ne concernait au départ que le Tchad, le Mali, la Mauritanie et le Niger. Un an, plus tard, en 2005, étendue au Maroc et au Nigeria, elle devint la Trans-Saharan Counter Terrorism Initiative.
Pragmatiques, les Etats-Unis constatèrent alors que les meilleurs éléments militaires maliens étaient touareg ; ils initièrent donc ces derniers aux techniques militaires les plus pointues… mais sans voir que cette politique était en totale contradiction avec les données ethno-politiques locales. En effet, ceux qu’ils formaient pour la défense de l’Etat malien, n’avaient qu’un but : détruire ce dernier … Aussi, quand ces officiers touareg désertèrent avec armes et bagages pour rejoindre, qui le MNLA, qui Ansar Edine, leurs formateurs demeurèrent incrédules. Ce ne sont donc pas des amateurs que nos troupes doivent aujourd’hui affronter, mais des combattants aguerris dont certains ont acquis les meilleures techniques de la guérilla. En ce qui concerne la fraction noire sudiste formée par les instructeurs américains, l’échec fut également total car ce fut un de leurs élèves, le capitaine Sanogo, qui renversa le président Amadou Toumani Touré, action qui créa le climat d’anarchie à la faveur duquel les islamistes s’introduisirent dans le jeu politique local. Tétanisés par ce double et cuisant échec, les Etats-Unis sont sur l’arrière-main, observant avec curiosité la manière dont les « coloniaux » vont désormais « gérer » la situation catastrophique qu’ils viennent de leur léguer…

3) Au début de l’année 2012, l’Etat malien implosa. Alors qu’il était urgent de soutenir les Touareg du MNLA contre les islamistes et contre les Touareg d’Ansar Edine qui avaient noué une alliance contre nature avec eux, la France, pourtant parfaitement au fait du dossier, ne fit rien car elle était paralysée par la campagne présidentielle. Elle tenta cependant une pauvre manœuvre d’endiguement, alibi commode de son indécision. Accrochés au mythe de la constitution d’une armée africaine destinée à repousser les islamistes, ses dirigeants refusèrent de voir qu’une telle politique avait pour résultat de permettre la propagation de l’incendie à tout le Sahel. Profitant de ces atermoiements, les islamistes décidèrent de marcher sur Bamako pour tenter d’y créer une situation de non-retour. François Hollande écouta alors enfin les militaires et non plus ces idéologues du ministère des Affaires étrangères qui, depuis des mois, torpillaient systématiquement tout plan d’intervention initié par les hommes de terrain, des « nostalgiques de la période coloniale », dixit un proche conseiller diplomatique du président de la République. Que de mois perdus durant lesquels les islamistes se renforcèrent lourdement. Voilà pourquoi, au lieu d’une simple opération de police, nous devons désormais mener une vraie guerre ayant des implications régionales. Heureusement que, désireux de tirer un trait définitif sur une Françafrique fantasmée, le gouvernement socialiste n’avait pas eu le temps de fermer nos dernières implantations régionales… La France avait encore miraculeusement des moyens sur zone et c’est grâce à ces forces pré positionnées que l’opération Serval a pu réussir…Quelques mois plus tard il aurait été plus difficile de la déclencher.
Désormais, que peut-il se passer militairement ? Trois zones sont à mettre en évidence, les villes du nord Mali, le désert et les zones montagneuses du Sahara central.
- Pour ce qui est de la première, soit les islamistes abandonnent leur positions et la reprise des villes comme Tombouctou ou Gao ne posera pas de problème majeur ; soit, tout au contraire, les islamistes s’y sont organisés pour y mener une guerre urbaine destinée à occasionner des pertes françaises afin de briser le consensus interventionniste national. Les jours qui viennent nous le diront.
- Pour ce qui est du désert, la situation est simple : sans une occupation du terrain, les bandes islamistes éparpillées dans les immensités sahariennes reviendront tôt ou tard, surgissant depuis la Libye, comme ce fut le cas en Algérie le 16 janvier. En dépit de nos énormes moyens modernes, nous sommes en réalité dans une configuration identique à celle connue par nos grands anciens des compagnies sahariennes quand ces derniers étaient face aux rezzou surgis du néant désertique. Le principal danger qui menace nos troupes est là car, soit elles restent groupées et elles abandonnent le terrain aux islamistes, soit elles se dispersent et elles ne sont pas à l’abri d’un audacieux coup de main qui pourrait avoir des effets dévastateurs en termes de propagande.
- Quant aux massifs montagneux qui constituent le repaire originel des islamistes, le problème est crucial. Qui ira les nettoyer ? Et à quel prix ? Or, si ces régions ne sont pas totalement sous contrôle, tout ce qui est fait sera à refaire.
Nous en revenons donc à ce que je ne cesse d’affirmer depuis le mois de janvier 2011, à savoir que sans l’aide des Touareg, rien ne se fera. Mais, échaudés, ces derniers ne sont pas prêts à participer à un combat destiné à offrir une victoire à des sudistes impatients de les massacrer, comme ils n’ont d’ailleurs cessé de le faire depuis l’indépendance... Ce problème ethno politique est pourtant la clé de tout car si le rift racial malien n’est pas pris en compte, rien ne pourra être réglé. Les « cerveaux à nœud » des Affaires étrangères, universalistes déconnectés des réalités pour lesquels les ethnies n’existent pas ou sont des créations coloniales sont-ils prêts à écouter le terrain ? On peut en douter quand, résumant parfaitement l’opinion du Quai d’Orsay, M. Dominique Decherf, qui fut ambassadeur de France au Rwanda ne craint pas de déclarer en pontifiant que « Hutu et Tutsi sont des définitions de Blancs » ?

La conclusion provisoire que nous pouvons tirer des évènements actuels est triple :

1) L’expérience malienne devra servir de leçon au moment où une réflexion est engagée sur l’avenir des armées françaises avec ce nouveau plan de réduction de leurs moyens qui est à l’étude.

2) Où est la logique politique de la France quand elle prétend combattre au Sahel les groupes islamistes qu’elle soutient par ailleurs en Syrie?

3) Tant que la position algérienne ne sera pas éclaircie, il ne sera pas question de demander aux troupes françaises de remonter loin vers le nord Mali, ce qui fait que risque de se créer une zone grise au sud de l’Algérie dans laquelle les islamistes évolueront en toute quiétude.

A suivre…
Bernard Lugan17/01/13




2) - La France peut-elle, à elle seule, tenir le "Sahélistan"?

(Envoi d'Hervé de Saint-Albin)




Ce n’est pas le seul Mali qui doit être sécurisé, mais tout le Sahel, ce rift racial s’étendant sur dix pays et sur lequel ont été plaqués des États associant artificiellement des Nord «blancs» et des Sud «noirs».
L’Europe feint de ne pas voir ce qui s’y passe cependant que les Etats-Unis observent la situation de loin. Le 18 janvier Léon Panetta secrétaire américain à la Défense a ainsi déclaré que « les opérations de sécurité au Mali incombent aux puissances régionales ». Quant à l'«aide» à l’armée française, parlons-en, puisque Washington va en effet louer à la France ces avions gros porteurs qui lui font régulièrement défaut. Léon Panetta a bien pris soin de préciser, au cas où il n’aurait pas été compris, que le « gouvernement français remboursera aux Etats-Unis les frais entraînés par ce soutien aérien». François Hollande doit se dire qu’il est réconfortant de pouvoir compter sur de « solides » alliés…
Quant aux pays africains, pourtant les premiers concernés, ils ne se bousculent pas. De plus, les contingents que certains finiront tout de même par envoyer et qui seront équipés par la France , ont une valeur militaire « inégale ».
Dans ces conditions, et comme la France ne peut, à elle seule, s’engager dans une opération de « pacification » du Sahélistan,
que convient-il donc de faire et surtout, de ne pas faire ?
En premier lieu, au moment où l’opposition de « droite » commence à critiquer l’intervention au Mali, il importe de bien rappeler que la France paie en ce moment au prix fort les conséquences de la désastreuse guerre de Libye engagée d’une manière rationnellement inexplicable par Nicolas Sarkozy. Ensuite, quand, au mois de janvier 2012, éclata la crise malienne, l’interventionniste président français resta sans réaction. Alors que la priorité était tout à la fois de fixer l’abcès afin d’éviter sa dissémination et de s’appuyer sur les Touareg pour « traiter » les groupes islamiques qui, à l’époque, totalisaient moins de 300 combattants, il se replia derrière le principe de l’intangibilité des frontières et camoufla son indécision derrière l’argument d’une « action » de la CEDEAO. Les islamistes eurent alors tout le loisir de se renforcer.
François Hollande a poursuivi dans la même voie, mais en l’aggravant :

- refusant les appels au secours des Touareg du MNLA qui furent militairement liquidés par les islamistes, il permit à ces derniers de prendre le contrôle de la plus grande partie de l’Azawad ;

- affirmant à plusieurs reprises que la France n’interviendrait pas militairement, il encouragea les miliciens à tenter un coup de main sur Bamako, ce qui le condamna à agir dans l’urgence.

- comme il n’avait pas anticipé une telle action, et comme il n’avait pas pris la précaution d’envoyer sur zone des moyens adaptés, nos troupes furent contraintes d’intervenir avec les moyens légers qui étaient disponibles.

Voilà comment, par la faute des responsables politiques français, un incendie limité et pouvant être rapidement éteint est devenu un foyer régional de déstabilisation. Ceci étant rappelé,
que convient-il désormais de faire ?
Cette question débouche sur deux autres :

quel est notre objectif et quels sont nos moyens?
Politiquement, et il est désolant de devoir le dire, l’Élysée qui ne sait pas où il va est aujourd’hui pris au piège d’une grave contradiction. En effet, au-delà de la nécessaire éradication des bandes islamistes, la solution du problème est une large autonomie de l’Azawad. Or, les sudistes n’en veulent pas et si Paris leur impose cette option, ils vont se retourner contre la France. A l’image de ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire quand, ayant oublié que l’armée française les avait sauvés du raid nordiste qui allait les balayer, les partisans du président Gbagbo lui ont ensuite reproché de les empêcher de reconquérir le Nord…

Concernant le volet militaire, il est clair que sans une occupation du désert et de ses massifs montagneux, les bandes islamistes éparpillées dans les immensités sahariennes reviendront tôt ou tard. Or, pour contrôler le désert, il faut le tenir, ce qui revient à dire qu’il faut le quadriller avec des postes permanents, une simple surveillance aérienne étant insuffisante. Comme les frontières régionales sont des passoires et que nul n’est assuré d’une franche et totale collaboration de l’Algérie, nous risquerions alors bien des déconvenues.
Dans ces conditions, le plus sage serait de nous borner à sécuriser la vallée du Niger en prenant des précautions particulières dans la région située à l’Est de Gao où les dunes arborées sont propices aux embuscades. Afin d’assurer un « glacis » à nos positions sur le fleuve, il conviendra également de surveiller et au besoin de contrôler les grands corridors sahariens qui sont des passages obligés. Pour mener ce type d’action, il sera nécessaire de tenir en réserve des forces spécialisées qui pourront y lancer ponctuellement des raids ciblés destinés à gêner les communications des milices islamistes et leur interdire la création de sanctuaires.
Tout cela demande des moyens considérables ; d’autant plus que la contagion s’étendant vers l’Est, il va falloir également protéger les régions stratégiques du Niger tout en garantissant l’environnement tchadien...Avec un budget de la Défense qui, depuis des années sert de variable d’ajustement pour les dépenses sociales, la tâche paraît hors de portée.
La conclusion qui s’impose est donc claire : la France doit, et le plus rapidement possible, faire comprendre à ses « alliés » et aux pays de la zone que si elle n’est pas substantiellement et concrètement épaulée, elle sera contrainte de replier ses forces sur la zone de fracture géo-raciale qui coupe le Mali en deux. Dans ce cas, nous reviendrions alors au point de départ d’une intervention qui n’aura servi à rien puisque la partition du Mali sera confirmée. De plus, comme le réalisme imposera enfin de confier la police du désert aux Touareg, peut-être encadrés par des spécialistes français, solution qui aurait dû être choisie dès le début de l’année 2012, les populations du Sud dénonceront alors la trahison française…

Bernard Lugan
20/01/13



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