Le rôle majeur du Génie dans la défense de Bir-Hakeim - Bir-Hakeim

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Le rôle majeur du Génie dans la défense de Bir-Hakeim

L'HISTOIRE

par Alain Magon de La Villehuchet


     
 L’année 2002 a été marquée par le soixantième anniversaire de la bataille de Bir-Hakeim. Cet événement est passé presque inaperçu dans notre arme. Pourtant le génie a joué un rôle majeur dans la préparation et la conduite de cette bataille, première victoire significative des Forces Françaises Libres, devenue le symbole d’une France renaissante, deux ans après la calamiteuse campagne de France de 1940. « Le monde a reconnu la France, quand, à Bir Hakeim, un rayon de sa gloire renaissante est venu caresser le front sanglant de ses soldats… », écrit le Général de Gaulle.

         Le moment est venu, aujourd’hui, de revendiquer sans complexe la place éminente du génie dans ce fait d’armes, de rappeler les noms de nos anciens qui s’y sont illustrés, d’évoquer la mémoire des sacrifices consentis, et d’analyser l’action des sapeurs : moyens disponibles, conception de la défense d’un site très spécifique, techniques mises en œuvre face aux contraintes du désert de Libye, rôle des hommes et organisation du commmandement.



         Rappelons en quelques mots en quoi consiste la bataille de Bir-Hakeim. Dès 1940, convoitant le Canal de Suez, l’Italie envahit l’Egypte, sous protectorat britannique. A partir de décembre 1940, les Anglais repoussent l’envahisseur sur 1200 km à travers la Cyrénaïque et convoitent la Tripolitaine, au moment où une menace très sérieuse pèse sur l’Empire italien d’Ethiopie. Pour éviter à l’Italie d’être expulsée d’Afrique du Nord, Hitler envoie Rommel avec le premier noyau de l’Afrika Korps, en février 1941. Au cours de l’année, Rommel reconquiert toute la Cyrénaïque, sauf Tobrouk, port que les Anglais tiennent, avec Malte, plate-forme aéronavale qui menace les flux logistiques ennemis vers la Tripolitaine.

         Au printemps 1942, le front est stabilisé depuis plusieurs mois à 50 km à l’ouest de Tobrouk. Les protagonistes se préparent à un affrontement majeur, se renforcant en hommes et en matériels : de chaque côté, environ 110000 combattants, 1000 chars et 1000 avions de combat, les équipements allemands surclassant les matériels alliés à cette époque du conflit. La 8ème Armée britannique s’est retranchée dans la profondeur du triangle Aïn el Gazala-Bir Hakeim-Tobrouk. Rommel attaque le 26 mai 1942, avec l’idée de manœuvre suivante : simuler un effort principal sur la côte au Nord, simultanément engager la majeure partie de ses forces blindées et mécanisées dans un large contournement par le sud de Bir Hakeim en vue de mener un raid éclair sud-nord vers Tobrouk, s’emparer au passage, dès le 27 mai matin, de la position de Bir Hakeim qui menace sa logistique.

         Ce matin-là, la 1ère Brigade Française Libre, retranchée à Bir Hakeim, tient en échec un assaut blindé de la Division italienne Ariete, qui subit de lourdes pertes… C’est le début d’une bataille acharnée de 15 jours au cours desquels la garnison française va tenir sous un déluge de feu, repoussant de multiples assauts blindés qui se terminent au corps à corps, sous une chaleur acablante, sans eau, dans le brouillard et le vent de sable. S’acharnant jusqu’à l’absurde contre ces « gaullistes » qui entravent ses projets, stimulé par Hitler qui s’impatiente, Rommel s’implique personnellement dans une bataille aéroterrestre d’envergure, alors qu’il lui aurait probablement suffi de fixer cette poche de résistance pour retrouver sa liberté de manoeuvre. Début juin, il assiège Bir Hakeim avec plus de 30000 combattants, 270 pièces d’artillerie, 350 chars. On se bat à 1 contre
10… L’aviation de l’Axe effectue plus de 1400 sorties sur Bir Hakeim déversant 2000 tonnes de bombes au moins…


         
Au terme de ce déluge de feu, la garnison française quitte la position dans la nuit du 10 au 11 juin, subissant à cette occasion de lourdes pertes. La résistance de la 1ère BFL à Bir Hakeim a permis à la 8ème Armée de préserver son potentiel, d’user l’adversaire, de gagner les délais nécessaires pour son redéploiement, et, malgré la perte de Tobrouk fin juin, de porter quelques semaines plus tard à El Alamein un coup décisif à l’Afrika Korps, qui ne subira plus que des échecs sur ce théatre.



       Intégrée à la 8ème Armée britannique, la 1ère BFL a reçu pour mission de tenir la position de Bir Hakeim, verrou sud de la ligne de défense alliée. Bir Hakeim ne présente aucun intérêt stratégique évident : ni carrefour, ni point de passage obligé, ni ouvrage significatif à défendre. C’est pourtant là que Rommel va perdre un temps précieux. Au sud, quelques ruines d’un fortin ottoman, remanié par la garnison italienne, marquent l’endroit au milieu d’un site plat, désertique et lugubre, dépourvu de la moindre végétation et battu par les vents de sable. Au nord, les déblais de vieilles citernes, baptisés « les Mamelles » par les Légionnaires, rappellent à l’arrivant que l’eau vient de Tobrouk et que le « bir » est à sec depuis longtemps. Ces deux monticules dominent le désert de quelques mètres, à la cote 186 : ce sera un observatoire d’artillerie.

         La 1ère BFL s’installe à Bir Hakeim le 15 février, relevant la 150ème Brigade britannique qui a commencé à organiser le point d’appui. Les forces françaises disposent de 3 mois avant l’attaque pour valoriser la position. Un remarquable travail d’organisation du terrain sera réalisé, sous l’impulsion du Général de Larminat jusqu’au 20 avril, puis du Général Koenig, et suivant la conception et les plans du Commandant du génie que le Général de Larminat a choisi, le Capitaine André Gravier, polytechnicien (X 31), formé à l’Ecole du génie de Versailles, avant de servir au 19ème RG en Algérie, à la chefferie des travaux de Gap, puis à celle d’Alep au Levant, d’où il a choisi de rejoindre la France Libre.



         Le commandant du génie de la 1ère BFL remplit ses missions à trois niveaux distincts :

-         délégué du Chef des Royal Engeneers, il est placé aux ordres du Général (UK) Gaussen, chef des Engeneers du 13ème CA, chargé de la construction de la ligne de défense Gazala-Bir Hakeim,

-         conseiller génie du général 1ère BFL, il est placé sous son autorité directe et participe activement à la conception et à la réalisation de l’organisation défensive de la position de Bir Hakeim,

-         il exerce en outre le commandement direct des troupes mises à sa disposition par la 1ère BFL ou données en renforcement par la 8ème Armée.



A ce dernier titre, il se trouve à la tête d’environ 500 sapeurs :



-         1ère Compagnie à 90 sapeurs mineurs du Capitaine Desmaisons,

-         Service du génie à 40, assuré par le détachement de Parc du génie du lieutenant Léonetti,

-         les deux sections de Pionniers des bataillons de Légion, à l’effectif de 60 chacune,

-         une Compagnie de Royal Engeneers du 13ème CA britannique à 250 avec 1 major et 2 capitaines.



Le  génie organique de la 1ère BFL est constitué de sapeurs français, algériens et libanais. Il est équipé de camions Bedford neufs, de 3 Pick-up avec compresseurs, de détecteurs de mines, de matériels topographiques, de balisage et d’organisation du terrain. Les mines fournies par les Anglais sont principalement des mines AC à plateau de pression du genre MK II, fabriquées en Egypte, et des mines AP bondissantes à fil de traction en nombre limité.




L’action du génie va s’exercer dans deux domaines : l’organisation du terrain à l’intérieur de la position et la pose d’obstacles minés à l’extérieur.


Le polygone de Bir Hakeim est sensiblement un triangle curviligne de 4 km de côté, appuyé sur trois points forts à consolider : au nord, les Mamelles, au sud, le fortin et, à l’est, un très discret mouvement de terrain. Une « porte » sous contrôle est implantée à proximité de chaque point fort.

 Le concept d’organisation du terrain arrêté par le Général de Larminat est fortement influencé par le Capitaine Gravier, conseiller très écouté de son chef : « J’étais le chouchou… ! » m’a confié André Gravier. Il consiste à procéder à l’enfouissement général du personnel et du matériel conservé sur le site,  de façon à empêcher l’ennemi de régler ses tirs par télémétrage de nos positions sur ce site plat exposé aux vues directes lointaines. Cette sage décision a été maintenue malgré les difficultés de réalisation : en effet, sous une mince couverture de sable, on arrive rapidement à un socle calcaire, tendre il est vrai, mais nécessitant un harcèlement constant de piocheurs à la motivation vacillante sous le soleil. D’autant que l’aide apportée par les trois compresseurs du génie était forcément  limitée.

Toujours est-il qu’au bout de trois mois, la position est pratiquement indécelable de l’extérieur : les 3700 combattants sont enfouis, les emplacements de combat avec position de rechange réalisés, les PC et tous les véhicules indispensables invisibles : essentiellement 63 Bren Cariers, camions PC, ambulances, camions tracteurs des 54 canons de 75mm et des 40 Bofors, soit environ 200 véhicules divers, installés moteur en avant dans des abris adaptés avec rampe d’accès. Par des terrasssements en terrain rocheux, le génie participe à l’enfouissement des 4 batteries d’artillerie (24 canons de 75 tout azimut), des 30 canons de 75 répartis sur les positions d’infanterie, des 18 canons 40 Bofors antiaériens des fusiliers marins, des PC et de l’hôpital. En outre les trois « portes » sont protégées par des réseaux de barbelés agrémentés de sonnettes.

L’essentiel de la mission du génie va consister à réaliser les obstacles minés. Les Anglais avaient posé 11900 mines AC autour du polygone : une bande continue de densité 1 sur cinq rangées distantes de 1m. Le doublement de cet obstacle périphérique est entrepris sans tarder (11900 mines), suivi du renforcement des 3 box, de l’observatoire d’artillerie de la cote 186 et du fort sud (11000 mines au total). Le rattachement de Bir Hakeim à la ligne de défense alliée au nord de la position se traduit par la réalisation des deux branches du « V » sur 8 km environ, chacune avec 2 bandes minées (32000 mines AC).

Mais le point fort de ce môle de défense réside dans la réalisation de marais de mines, suivant une conception originale du Capitaine Gravier : il s’agit de couvrir une surface importante, allant jusqu’à 3 km au-delà des limites du polygone, de petits champs de mines AC à faible densité, avec un tracé inspiré des défenses de Vauban, dans une place forte comme Neuf-Brisach, rendant impossible l’approche des champs de mines par les sapeurs ou les blindés ennemis, inéluctablement canalisés vers les positions battues par les tirs directs, choisies en conséquence. Ainsi la ceinture de marais de mines réalisée par le Capitaine Gravier représente une superficie de 3620 hectares truffée d’éléments de champs de mines isolés de 100 m de long (1 mine par m, 100 mines AC par élément) avec renforcement sur les lisières, soit au total 63300 mines AC.

Finalement, les sapeurs du Capitaine Gravier posent en moins de trois mois 140000 mines AC et 2000 mines AP, avec balisage réglementaire et relevés de pose.




Dès la première attaque, le 27 mai matin, la démonstration est faite de l’excellence du concept Gravier : à 8hoo, la division italienne Ariete attaque la position par l’Est avec un assaut de 70 chars M13 équipés de canons de 75. Au terme d’un combat  furieux, qui se termine au corps à corps, l’ennemi se retire vers 13h00, laissant derrière lui 32 carcasses fumantes, détruites pour moitié au 75 en tir direct, l’autre moitié ayant sauté sur les mines AC.

Par la suite, malgré les moyens aéroterrestres énormes rassemblés autour de Bir Hakeim, l’ennemi réussira seulement à conquérir l’observatoire d’artillerie de la cote 186, le 8 juin, mais ne pénétrera pas plus avant sur la position. L’enfouissement a permis une remarquable économie des forces : moins de 100 morts, côté français, entre le 26 mai et la sortie de vive force du 10 juin.

Laissons la parole à Rommel (La guerre sans haine) : « ..Rarement, sur le champ de bataille d’Afrique, m’avait été livré un combat aussi dur. Les Français s’étaient retranchés dans leurs postes de combat très habilement disposés, dans leurs tranchées, leurs petits bastions et leurs nids de mitrailleuses tous entourés d’une épaisse ceinture de mines. De telles positions sont presque inaccessibles au feu de l’artillerie ou au bombardement aérien, car seul un coup direct peut en avoir raison… »

On dispose aussi du témoignage de Lutz Koch, correspondant de guerre proche d’Hitler, qui accompagne les pionniers lors de l’assaut de la cote 186 : … « le 8 juin devient un jour d’honneur pour les pionniers. Sous le commandement du colonel Hacker, chef des pionniers de l’Armée blindée, Rommel assistant lui-même dans les premières lignes au développement de l’attaque, les pionniers ouvrent la route dans les champs de mines… Les pionniers avancent mètre par mètre. Le colonel Hacker saute sur une mine avec sa voiture. … » Il faudra acheminer encore des renforts.

Le récit du Feldwebel Johann Dürer, chef de section de pionniers, apporte des précisions sur les techniques employées : repérage à main nue dans la nuit sur des glacis exposés aux tirs et aux fusées éclairantes, creusement de sapes pour progresser à l’abri, ralentissement dû à la difficulté de détecter le plan de pose de « bricoleurs redoutables », également aux pièges,  mines AP,  grenades dégoupillées  sous  les  mines

AC, qui occasionnent de lourdes pertes dans sa section. Les opérations de déminage nocturnes se terminent souvent au corps à corps. Au moindre repli, les sapeurs français truffent à nouveau le terrain de mines et de pièges.

André Gravier raconte de son côté que, chaque nuit, pendant la bataille, avec un commando d’une dizaine de sapeurs en chaussures à semelles de crêpe, il pose des mines dans les endroits les plus exposés ou dejà déminés par l’adversaire.



Que conclure ? Pour ma p, arme et service, engagés sur un territoire extérieur, dans un cadre interallié, intégrés à une grande unité sous commandement britannique, avec l’anglais comme langue officielle, le commandement étant organisé pour que le chef génie joue à la fois ses différents rôles de conseil du chef interarmes, de conception de l’action génie, de conduite directe de l’exécution des missions génie sur le terrain, avec la possibilité d’engerber des renforcements alliés… Que faisons-nous de si différent aujourd’hui ?

Par ailleurs, le génie de Bir Hakeim brille par l’excellence. Son chef, le Capitaine Gravier est un modèle de compétence, de rigueur, de courage physique et moral. Devenu par la suite le sapeur de Leclerc, ses faits d’armes sont bien connus au 13ème Régiment du génie. Par leur travail de titans, les sapeurs de Bir Hakeim ont réussi à valoriser, dans un endroit improbable, un puissant point d’appui où les furieux assauts de l’ennemi se sont enlisés en causant de lourdes pertes.

Le génie de Bir Hakeim mérite notre admiration et doit être proposé comme modèle aux jeunes générations de sapeurs qui trouveront là les points de repères essentiels, et très actuels, du combat de leur arme.

Pour terminer, je citerai le Général Saint Hillier, capitaine adjoint du Lcl Amilakvari à la 13ème DBLE à Bir Hakeim, s’adressant à André Gravier en 1987 : « On ne parle pas assez des champs de mines de Bir Hakeim. C’est pourtant grâce à eux que nous n’avons pas été submergés dans l’heure qui a suivi l’attaque. C’est dommage et c’est injuste. Le véritable vainqueur de Bir Hakeim, c’est le Capitaine Gravier…Et puis sans vous, on ne serait pas sorti de cet enfer !… »


 
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