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Les télés et Charlie Hebdo

MEDIATHEQUE
Envoi de Jean-Louis Mourrut et de Philippe Chatenoud
Les télés et Charlie Hebdo : 
devoir d’informer ? Mon cul !

par
Bruno Masure | Journaliste énervé




Si je ne décolère pas depuis ce 7 janvier, c’est parce que le traitement des tragiques événements dans les médias me rappelle de mauvais souvenirs.


Plaque commémorative de l’attentat de 1995 à la station Saint-Michel (Lionel Allorge/Wikimedia Commons/CC)

C’était il y a pratiquement 20 ans, je présentais le 20 h sur France 2, lors de l’attentat du RER Saint-Michel le 25 juillet 1995 (8 morts, 117 blessés). Même si les situations ne sont guère comparables (pas de vidéos ou de photos via les portables, pas de réseaux sociaux chauffés à blanc et surtout, pas de concurrence sauvage entre chaines d’information permanente), j’en demeure encore meurtri car nous avons alors commis les mêmes dérapages.
Par exemple, en interrogeant des « témoins » qui n’avaient rien vu, en faisant inlassablement la tournée de reporters qui, bien que « sur place », n’avaient strictement aucune info fiable à apporter. Un véritable sketch à la Coluche. À pleurer ! Quand on n’a rien à dire, on ferme sa gueule…

Remplissage ad nauseam
Alors, pourquoi ce remplissage ad nauseam ? Tout simplement pour ne surtout pas « rendre l’antenne » avant TF1 et donner ainsi l’impression aux téléspectateurs qu’on est moins « sur le coup » que nos concurrents (et au passage, préserver nos parts de marché). Vingt ans après, j’entends encore mon oreillette :
« Bruno, TF1 continue son édition spéciale. Donc, tu rappelles Machin, à l’Hôtel-Dieu, et ensuite Truc, à la préfecture de police. »
Résultat, un pitoyable bavardage avec tous les risques d’approximations, voire de francs dérapages… Comme l’autre vendredi 9 janvier, où les chaînes ont mouliné dans le vide toute une matinée sur des images fixes d’une station-service en Seine-et-Marne…
Mais, au-delà de cette masturbation journalistique aux allures de gag, ce que je me reproche encore vingt ans après, c’est notre délire anxiogène. Nous avions, hélas, fait exactement ce que les terroristes espéraient : terroriser les français !
En expliquant, par exemple, qu’il y aurait eu beaucoup plus de victimes si la bombe avait explosé quand le RER était dans le tunnel et non à quai. Ou en affirmant que ces fanatiques (alors non identifiés) avaient d’évidence des complices dans la nature.
Résultat des courses, plus aucun téléspectateur ne pouvait envisager raisonnablement de prendre le lendemain un train, un métro et encore moins laisser y monter un proche…

Les barbares font le « conducteur » du JT
À l’époque, j’avais publiquement déploré le fait : c’étaient, hélas, les idéologues du GIA qui avaient composé le « conducteur » du JT. Ces barbares avaient atteint leur objectif psychologique, mais mes chefs étaient ravis de notre « réactivité » (et de l’audience). Bref tout le monde était content !
En fait, les journalistes s’ennuient souvent dans leurs rédactions, les jours de monotonie où l’actu est faite de statistiques économiques, des premières neiges ou du mal-être existentiel des joueurs millionnaires du PSG.
Dès qu’il y a du « chaud », ils bandent et deviennent des journalistes. J’ai aussi des souvenirs épiques de la première guerre du Golfe, en janvier 91, quand mes confrères, qui n’avaient jamais connu la guerre ni même fait leur service militaire pour la plupart, prenaient leur pied en jouant à la guerre 24 heures sur 24, soutenus par un quarteron d’officiers en retraite paradant devant des maquettes du « terrain ».
Et qui, comme nous, disaient conneries sur conneries. Et pour cause : c’était le black-out absolu de la part des états-majors et nos envoyés spéciaux « sur place » étaient à 1 000 km du front ! Quand on ne sait pas, on ferme sa gueule…

Dans un registre moins géopolitique, j’ai aussi des souvenirs assez consternés de la mort de Diana. Quand je suis arrivé à la rédac ce matin là, j’ai trouvé la directrice de l’info (Arlette Chabot) si secouée que j’ai cru un moment qu’elle avait, dans la nuit, perdu ses parents dans l’incendie de leur maison juste après avoir appris qu’un cancer généralisé la condamnait à un trépas précoce ! Elle était hystérique. Comme, hélas, beaucoup de mes collègues…
Résultat, nous avons, une nouvelle fois, fait absolument n’importe quoi (supputations diverses et avariées, témoignages de « témoins » qui n’avaient rien vu ! Etc.). Bref, du mauvais Paris Match (est-ce possible ?).
Stratégie putassière nullement payante, puisque TF1, plus sobre dans le délire, nous a battu en audience dans les grandes largeurs. Bref, nous avions fait la pute sans être payés…

Une ambiance totalement anxiogène
Je ne vais pas refaire ici le listing de tous les erreurs ou dérapages commis lors de la semaine tragique des attentats. Simplement, cette fois, ce délire collectif ne prêtait plus à sourire puisque certains « scoops » ont mis en danger la vie d’otages ou de policiers.
Au-delà de ces dérapages irresponsables, voire criminels, les médias ont à nouveau répandu – comme à plaisir ? – une ambiance totalement anxiogène.

Jeu pervers et dangereux que celui de vouloir montrer, à tout prix, que l’on est mieux rencardé (par des flics irresponsables ?) que ses concurrents directs, quitte à gêner le travail des enquêteurs ou des policiers sur place.
Et surtout à mettre des vies en péril. La « mise en danger d’autrui » et l’« entrave à enquête » sont des délits. Y aura-t-il des plaintes et des procès afin de purger toute la séquence ? Et d’éviter de refaire les mêmes erreurs à l’avenir ? J’en doute, en observant que le CSA, en coma dépassé depuis longtemps, a renoncé à un véritable debriefing.

Jadis, quand un enfant était kidnappé (Éric Peugeot, en 1960), la police imposait à la presse un black-out absolu pour éviter toute bavure. Et chacun s’astreignait au silence pour ne pas avoir de mort sur la conscience. Mais c’était un autre temps…
Il est bien sûr impossible de taire totalement ce genre d’événement mais faire le service minimum serait judicieux. Par exemple, quel est l’intérêt pour le téléspectateur lambda de connaître l’identité des terroristes ? Une information qui risque au contraire d’alerter d’éventuels complices. En dire le moins possible…

Le silence est d’or
Quitte à choquer la plupart de mes confrères qui ont un orgasme dès qu’ils aperçoivent le GIGN en action, j’affirme que si la parole est d’argent (surtout pour les actionnaires des médias privés !), le silence est d’or (idem pour toutes les supputations sur le versement de rançons d’autant plus irresponsables qu’elle surenchérissent le « prix » monnayable d’éventuels futurs otages).

Pour se défendre, les responsables ( !) des médias invoquent, sans rire, le « devoir d’informer ». Devoir ? Mon cul ! En réalité, une volonté délibérée de gonfler ses parts de marché en scotchant la ménagère devant son téléviseur des heures entières, en agitant, à grands renforts de pseudo « experts », supputations, peurs et fantasmes. Une télé dont bavardage et remplissage sont les deux mamelles…


COMMENTAIRE

RENARD Michel 2/1
Un journaliste qui a des corones et qui fait son autocritique, c'est tellement rare que ça mérite d'être encadré. Il n'épargne personne, ni ses confrères ni les pseudos experts militaires en retraite, ni la course au pognon des médias. Un vrai ballon d'oxygène pour nos neurones anesthésiés.

GUEPIN Claude 1/2
Il est certes réconfortant de voir un journaliste reconnaitre les bavures commises dans le passé, mais cette attitude est-elle compatible avec l'exercice du journalisme aujourd'hui? J'aimerais qu'un Pujadas ou autre journaliste de renom examine avec la même rigueur son comportement et en tire les conséquences pour l'exercice de son métier. Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour imaginer qu'il serait débarqué rapidement! Donc bravo et merci à Bruno Masure! Espérons!
30/01/2015
 
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