Lettre au Ministre de L'Intérieur - Bir-Hakeim

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Lettre au Ministre de L'Intérieur

MEDIATHEQUE
Monsieur le ministre, autorisez de nouveau l'emploi des O.F !

Général (2s) Jean-Louis Drevon


Après le drame de Sivens en Octobre 2014, marqué par la mort d'un jeune manifestant, le ministre de l'Intérieur a tout d'abord suspendu puis interdit l'emploi des grenades O.F lors des opérations de maintien de l'ordre. En l'absence de matériel de substitution, cette décision est lourde de conséquences. En effet, dans des situations d'extrême violence, elle compromet l'accomplissement de la mission et expose les personnels à des risques graves.

Le maintien de l'ordre public est une mission de défense civile qui reléve de l'autorité civile. Cette mission a pour objet principal d'éviter que des troubles ne se produisent afin de ne pas avoir à les réprimer. Les renseignements recueillis en amont permettent de prendre des dispositions préventives accompagnées de mesures d'intervention pouvant inclure l'emploi de la force si nécessaire.

La notion de maintien de l'ordre recouvre un large éventail de situations : Des grands rassemblements paisibles qu'il faut encadrer et sécuriser,- par exemple, les visites pontificales ou les cérémonies commémoratives du débarquement en Normandie -, à des événements paroxystiques tels Aléria et la nuit de Bastia en 1975 : Deux gendarmes mobiles et un CRS tués par balles, voire en cas d'actions terroristes .Les situations sont potentiellement évolutives, une marche pacifique pouvant à tout moment être troublée par la présence et les exactions de casseurs infiltrés ou de provocateurs . Les formations spécialisées , escadrons de GM et CRS, doivent en permanence être prêtes à faire face à toutes les formes d'action du simple service d'ordre au rétablissement de l'ordre républicain et passer de l'un à l'autre sans solution de continuité. Les deux facteurs essentiels à prendre en considération sont d'une part le volume et l'attitude des manifestants et d'autre part le degré de violence , la conjugaison des deux pouvant à tout moment dégénérer en émeutes comme ce fut le cas à Rennes en 1994. Bien entendu , le cadre dans lequel se déroule l'action, rural ou urbain , est déterminant. Confrontées à ces situations, les unités doivent avoir les moyens d'y répondre de façon proportionnée avec un arsenal adapté dont la mise en œuvre est soumise à de modalités précises. La grenade offensive fait partie de ces moyens pour traiter un volet marqué par un haut degré de violence sans pour autant qu'il y ait un usage d'armes à feu initié par les manifestants.

J'ai eu le privilège de commander successivement l'escadron 1/9 d'Argentan (devenu le 23/3) de 1973 à 1976, puis le 4/1 de Satory de 1976 à 1979. A une vingtaine d'occasions, tant dans l'hexagone qu'en Corse et Outre-mer, la réquisition complémentaire spéciale, document à l'époque indispensable pour mettre en œuvre les O.F, m'a été délivrée. Plus tard, comme patron de la 3ème légion de G.M puis de la légion de gendarmerie mobile d'Ile de France (LGMIF), j'ai demandé et obtenu cette même réquisition pour des unités engagées dans des actions que j'estimais périlleuses. Je peux donc affirmer le rôle déterminant de cette munition dans un contexte particulièrement dégradé, notamment de nuit et en terrain libre. Le cas concret suivant, vécu parmi d'autres, en est une illustration.

En février 1974, le monde rural breton traverse une crise aiguë. Le 18, un rassemblement est prévu à Guingamp dans les Côtes d'Armor. Un sous groupement opérationnel (SGO) est déployé dès 9 h 00. Plusieurs milliers d'agriculteurs et d'éleveurs ont répondu à l'appel des syndicats. La presse en dénombrera 20 000. Compte tenu de la configuration des lieux, coupés par la rivière Le Trieux, le commandant du SGO a scindé son dispositif en deux éléments. D'une part des unités sont chargées de la protection des bâtiments sensibles dans la ville même, d'autre part une CRS et un EGM doivent tenir la zone d'activités des Grâces, à la sortie Ouest de la ville, zone dans laquelle est implanté un abattoir désigné comme l'un des objectifs par les manifestants. L'EGM 1/9 est initialement en réserve au Sud de la Z A à hauteur de la rocade Sud de façon à pouvoir intervenir au profit de l'un des deux secteurs.
Le secteur de la Z.A se présente ainsi : Au Nord, la voie ferrée Rennes Brest. Construite en remblai, elle domine d'environ 6 à 7 mètres cette zone. Un aiguillage et une voie de service permettent d'y faire descendre des wagons. La rivière Le Trieux qui marque la limite Est, est franchissable par un pont qui dessert la gare située à environ 5 à 600 mètres
A l'exception de quelques heurts mineurs, la matinée se passe relativement bien. Brusquement, après la pause médiane, la tension monte et des affrontements de plus en plus violents éclatent sur les deux secteurs. Du côté de la zone d'activité et malgré des tirs nourris de lacrymogène, l'escadron qui était déployé sur la voie ferrée en protection de cette zone est bousculé par plusieurs centaines de manifestants agressifs qui le repoussent dans les abattoirs. Le train venant de Brest est bloqué, un wagon de marchandise isolé est incendié et poussé sur la pente de la voie de service. CRS et gendarmes sont au contact physique avec des individus survoltés. Dans le même temps la gare est investie après de violentes échauffourées. D'autres manifestants installés sur le remblai bombardent les forces avec des tire-fond, des pierres du ballast, des sacs de lest. Un canon anti-grêle tire des projectiles ramassés sur place.
Vers 14 h 30 je reçois l'ordre de reprendre le contrôle de la voie ferrée pour dégager le train, soulager les unités au contact dans les abattoirs et interdire aux manifestants l'accès vers la gare par le pont.
Le commandant du SGO m'indique par radio que la réquisition complémentaire spéciale a été délivrée. Au cours de la progression, nous recevons une pluie de projectiles divers y compris ceux du canon anti-grêle et de frondes. Plusieurs militaires sont atteints. Impossible d'approcher dans ces conditions.
Des lors, je décide, après avoir déclenché sans résultat plusieurs salves de grenades lacrymogènes avec les tromblons, de créer un moment de confusion chez l'adversaire puis de monter à l'assaut. La seule possibilité, vu notre position en contrebas, est d'utiliser des lance-OF de fabrication artisanale- je sais, ils ne sont pas en dotation !- mais comment faire autrement ? Nous les avions expérimentés avec des grenades à plâtre. La manœuvre va donc consister à utiliser les trois lance-OF comme des mortiers à une centaine de mètres de la voie ferrée d'abord pour tenter de surprendre nos vis-à-vis, puis pour appuyer l'escadron jusqu'à ce qu'il prenne pied sur l'objectif . L'avertissement de notre action est matérialisé par le tir d'une fusée rouge accueilli par des quolibets et des acclamations. La première salve est trop courte, en revanche la seconde tombe pile sur la voie et l'effet de souffle, projetant des pierres du ballast, provoque un flottement et un recul des manifestants sur quelques dizaines de mètres, ce qui permet au 1/9, en ligne , dont chaque gradé tient une OF à la main, de monter à l'assaut et d'atteindre enfin la voie ferrée. Cette percée réussie, il nous faudra encore plus d'une heure pour contrôler le pont et dégager le train sous les applaudissements des passagers. Pour autant, jusqu'à la nuit, les manifestants particulièrement agressifs tenteront en vain de nous déloger. En un peu plus de 3 heures de confrontation sévère, nous avons tiré toutes nos lacrymogènes et plus de 350 OF, toute la dotation de l'escadron plus des caisses hélitransportées par le commandant du groupement des Côtes d'Armor. Cet emploi massif des OF ne provoquera que de légères contusions ou égratignures dans les rangs adverses, alors que l'unité compte une vingtaine de blessés dont quatre auront une ITT. Le 2/9 poursuivra le même type d'opération, avec emploi d'OF, jusque vers minuit aux abattoirs de Collinée.

Il est évident que sans la mise en œuvre des OF, cette manœuvre aurait échoué. Les unités engagées auraient eu à déplorer plusieurs blessés graves et les dommages déjà importants aux biens et aux installations (en particulier la gare et les abattoirs dévastés) auraient été encore plus massifs. D'ailleurs quelques jours plus tard, dans le même contexte social, à Fougères, l'autorité civile ayant tardé à délivrer la complémentaire spéciale, la sous-préfecture fut envahie et les blessés (dont le commandant du SGO et moi-même) dans les deux camps plus nombreux en raison des affrontements physiques à l'intérieur des locaux.
A la suite de l'opération de Guingamp, le général commandant la région de Gendarmerie de Rennes adressa une lettre de félicitations à l'escadron (Décision N°46 du 30 Mai 1974): " ....Engagé dans une opération de maintien de l'ordre contre des manifestants particulièrement agressifs...chargé d'une mission difficile dont dépendait le succès de l'opération, l’a remplie parfaitement, obligeant un adversaire très supérieur en nombre à évacuer les lieux".

Je pourrais multiplier les exemples. Les conditions du maintien et du rétablissement de l'ordre sont parfois extrêmement dures-rappelons ainsi qu'en 1994 la manifestation des marins-pêcheurs à Rennes tourna à l’émeute, plusieurs gendarmes furent blessés par le tir de fusées de détresse-un jeune sous officier faillit perdre une jambe- et l'une de ces fusées causa l'incendie du Parlement de Bretagne-. Pour autant, les opérations doivent tendre à éviter au maximum les pertes humaines, mais un accident est toujours, hélas, possible, quels que soient les moyens mis en œuvre. Certes, le décès d'un antagoniste est une tragédie. Cependant il faut avoir à l'esprit que les missions qui sont confiées par les autorités aux forces de l'ordre comportent une obligation de résultat car la crédibilité de notre État démocratique est en jeu. Pour faire face à la violence de certains - et dans le cas de Sivens un reportage, diffusé sur Youtube, effectué par un journaliste anglais quelques semaines auparavant, montre que les occupants du site avaient préparé le terrain ainsi que des cocktails, des herses, une bouteille de gaz piégée, autant d'artifices susceptibles de provoquer des pertes importantes parmi les militaires- les unités doivent disposer d'une gamme de moyens qui leur permettent d'accomplir la mission tout en garantissant un minimum de sécurité pour les personnels. Dans une société dont les membres ont le sens des responsabilités, ceux qui, comme les zadistes, soutiennent leur point de vue par la violence extrême doivent avoir conscience des risques qu'ils prennent. Eux n'ont aucun scrupule pour employer délibérément des cocktails Molotov qui provoquent des brûlures graves,des bouteilles d'acide susceptibles de vitrioler ceux qui les reçoivent ou des bonbonnes de gaz dont l'explosion peut tuer.

En l'état actuel des dotations, la grenade OF est irremplaçable comme moyen ultime pour que force reste à la Loi tant son impact psychologique, plus que l'effet de souffle, est déterminant. C'est de surcroît le seul moyen de regagner un terrain perdu quand les forces de l'ordre ont été contraintes au repli notamment de nuit, le nuage fumigène qui accompagne les lacrymogènes ou les F 4 générant des risques de confusion et de méprise dans l'obscurité. De même c'est une aberration de soutenir qu' elle doit être systématiquement lancée au ras du sol. Si cette pratique est valable en ville, en revanche en milieu rural n'importe quel obstacle ( fossé,sillon, pierre, racine... ) peut la bloquer. Il en va de même lorsque l'adversaire est en position dominante.

Dans notre République, le droit de manifester est inaliénable. Toutefois ce droit a une limite, celle de la violence , de la brutalité et des atteintes graves aux biens . La mission des CRS comme des EGM est d’empêcher et le cas échéant de maîtriser ces débordements.
Si depuis le début des années 2000 les forces de l'ordre ont été dotées d'équipements de protection plus performants en revanche elles ont subi une amputation importante de leur capacité opérationnelle. Suppression des légions de GM, dissolution de 15 escadrons, réduction des effectifs des compagnies républicaines de sécurité, non remplacement , faute de crédits, du parc des VBRG vieillissant (Véhicules blindés à roue de la gendarmerie) qui ont pourtant fait la preuve de leur utilité .
Aussi, Monsieur le ministre,vous qui êtes, à travers vos représentants, le donneur d'ordre pour l'engagement des forces dans des opérations qui sont parfois à la limite de la guérilla,vous qui êtes comptable du moral et de la sécurité des hommes et des femmes qui les composent, permettez à un "ancien" qui a connu quelques expériences douloureuses dans ce domaine et pense aujourd'hui à ses jeunes camarades confrontés à des groupes déterminés à en découdre quelque soit le prix à payer, de vous demander respectueusement de revenir sur votre décision.

Général (2s) Jean-Louis DREVON ancien vice-président de la commission maintien de l'ordre


COMMENTAIRE

GERVAIS Claude 3/4
Je reconnais bien là la capacité d'indignation légitime de mon ami Jean-Louis, signe incontestable de sa jeunesse intacte ! Sur le fond et professionnellement (son expérience du MO dépasse très largement la mienne), il a cent fois raison. La décision démagogique du ministre Cazeneuve est une lâche concession politique pour essayer de garder les Verts de Duflot dans la coalition lézardée gouvernementale. Le DGGN , le GA Favier, qui sait de quoi il parle l'a exprimé clairement.

DUMONT Pierre 3/4
Bien vu.

de PENFENTENYO Hervé 2/4
Bravo Drevon
Permets moi de te remercier de cet exemple que tu nous offres de parler vrai , sans détour et avec bon sens . Le comportement de ce ministre est celui de tous ces politiques qui, s'exercent par pure idéologie à nous démolir tous les jours un peu plus ( en profondeur et en tous sens) incapable d'entendre et moins encore d'écouter la voix de ceux qui crient dans le désert. Je doute donc très fort que ton papier puisse ébranler ses stupides certitudes...Mais du moins tu l'as fait.

MARCHAL Pierre 1/2
Je n'apporte qu'une expérience vécue à la tête de mon EGM 2/15 de Lyon Bron - Fin 1973, j'assure la protéction du palais des Sports de Grenoble où se tient un meeting fortement contesté par un mouvement gauchiste. L'affrontement est violent, un de mes commandants de peloton est touché par une balle de 22LR à la cheville. L'autorité civile me délivre aussitôt une RCS; J'ai la possibilité de faire usage des armes. Pourtant, c'est grâce à une charge musclée agrémentée de plusieurs centaines d'OF que nous parvenons à disperser la manif, évitant ainsi un bain de sang inutile.L'OF constitue à mon avis, le moyen transitoire le plus efficace capable de reculer le plus possible, l'usage des armes. Qu'en sera-t-il maintenant?

LORANT André 1/3
Je suis en parfait accord.Je n'ai qu'une expérience incomplète du MO. Mais en 1968, mon escadron a été dans l'obligation de se dégager. Il n'a pu le faire qu'avec les O.F. Depuis cette époque, j'ai pu lire que la GM en utilisait 200 par an en moyenne et il n'y a eu qu'un accident mortel à déplorer dans les années 70 ! Mais depuis, la violence et les armes des "manifestants ?" se sont particulièrement développées et c'est le moment choisi pour réduire les possibilités d'action des forces mobiles.
 
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