Libye : Vers une intervention étrangère - Bir-Hakeim

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Libye : Vers une intervention étrangère

MEDIATHEQUE



Analyses de Bernard Lugan
(réservée aux abonnés de l’Afrique Réelle)

(Envoir de Pierre Jacquet Vercors)




Dépassées et totalement impuissantes, les "autorités" libyennes en sont réduites à demander une intervention internationale afin de tenter de juguler l'anarchie qui a emporté leur pays depuis le renversement du colonel Kadhafi.

Les problèmes sécuritaires qui se posent en Libye étant clairement identifiés,  l'intervention qui se prépare depuis plusieurs semaines déjà sera essentiellement menée par trois pays:

- l'Egypte interviendra en force en Cyrénaïque avec pour objectif la destruction des bastions islamistes de Derna et de Tobrouk,

- l'Algérie agira indirectement en Tripolitaine en épaulant la coalition anti Misrata afin de réduire la force de ce bastion des Frères musulmans soutenu par la Turquie et le Qatar.

- la France se réservera le théâtre d'opérations du Fezzan, ce Sahara libyen qu'elle connaît bien pour l'avoir eu jadis sous son administration.

Quelles pourraient être les formes de cette triple offensive ?

En Cyrénaïque, la guerre oppose les islamistes radicaux soutenus par le Qatar et la Turquie d'une part, aux fédéralistes actuellement rassemblés derrière le général Haftar d'autre part. En Tripolitaine, les combats font rage entre les Frères musulmans de Misrata et la coalition rassemblée autour de la ville de Zenten. Quant au Fezzan, ses immensités peuplées par des Touareg à l'ouest et des Toubou au centre et à l'est sont devenues autant de "zones grises".
En Cyrénaïque, au début du mois de mai 2014 le général Khalifa Haftar, a lancé l’Opération dignité contre les milices islamistes. A ce jour les combats ont fait plusieurs dizaines de morts mais aucun des deux camps n'a pris le dessus.
Le général Khalifa Haftar appartient à la tribu des Ferjany dont le fief est Syrte, ville natale du colonel Kadhafi. Il fut, avec ce dernier, un des auteurs du coup d’Etat militaire qui renversa le roi Idriss en 1969. S’il s’est ensuite brouillé avec son camarade, il n’a en revanche jamais rompu les liens avec sa tribu, ce qui le place au cœur d’une alchimie tribale stratégique située à la jonction de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine; d'autant plus qu'il a le soutien des Barasa, la tribu du roi Idriss qui dirigea le pays jusqu'en 1969.
Le général est soutenu par Ibrahim Jadran dont les forces bloquent les terminaux pétroliers de Cyrénaïque et qui a déclaré l’autonomie de la région au mois de juin 2013. Originaire d’Ajdabiya, Ibrahim Jadran, adversaire des Frères musulmans, est soutenu par l’Arabie saoudite qui, à travers lui, combat le Qatar, leur allié.
Pour l'emporter sur les islamistes, le général Haftar a besoin d'une intervention égyptienne; or, le maréchal Sissi qui ne veut pas d’un foyer islamiste aux frontières de l’Egypte, va devoir intervenir pour supprimer le danger constitué par les poches de Derna et de Tobrouk. Un règlement rapide de la situation en Cyrénaïque est donc possible, mais tout y est suspendu à l'intervention directe de l'armée égyptienne.

En Tripolitaine, la situation est différente car les islamistes disposent d'un très solide bastion avec la ville de Misrata puissamment aidée, soutenue, ravitaillée et armée par la Turquie et le Qatar.
Pour mémoire, après que la France leur ait littéralement livré le colonel Kadhafi, ce furent les miliciens de Misrata qui lynchèrent ce dernier après l’avoir sodomisé avec une baïonnette. Ce furent également eux qui coupèrent les mains de son fils Mouatassim après l’avoir émasculé et après lui avoir crevé les yeux. Pour mémoire encore, quelques mois auparavant, quand la ville de Misrata allait tomber aux mains des partisans du colonel Kadhafi, ses défenseurs furent sauvés in extremis par la seule véritable intervention terrestre directe de l’armée française. Pour mémoire toujours, après la mort du colonel Kadhafi, les milices de Misrata attaquèrent Bani Walid, fief de la tribu Warfalla afin d'y délivrer Omran Ben Chaaban Osman. Célèbre pour avoir paradé le revolver du colonel à la main, ce dernier avait ensuite été fait prisonnier par les Warfalla et longuement torturé. Libéré aux termes de ténébreuses tractations, ce fut aux frais du contribuable français qu’il fut transporté à Paris par avion sanitaire spécial pour y être soigné. Il y mourut dès son arrivée. Cette curieuse « amitié » de la France pour Misrata parait à ce point singulière que bien des questions se posent au sujet de cette constance dans la sollicitude…

Aujourd’hui, les miliciens de Misrata sont isolés car ils ont contre eux la population de Tripoli, l’alliance des milices de Zenten et du jebel Nefusa, celle des Warfalla de Tripolitaine et celles des tribus de la région de Syrte qui n’ont pas oublié le traitement ignominieux réservé au colonel Kadhafi.
Le 18 mai 2014, le colonel Moktar Fernana, commandant de la police militaire a pris la tête de l'alliance de ces milices anti Misrata et anti Frères musulmans. Cependant, la puissance de feu de ces dernières est telle qu'il n'est pas en mesure de lancer une offensive contre elles, se bornant à repousser leurs attaques dans la périphérie de Tripoli.
L'intervention algérienne pourrait alors consister à faire épauler les forces anti Misrata par des forces spéciales. L'Algérie qui est toujours officiellement opposée à l'engagement de son armée hors de ses frontières entretient actuellement quelques éléments à l'intérieur du territoire libyen afin de contrôler les pénétrantes sahariennes par lesquelles des commandos jihadistes pourraient venir s'en prendre à ses intérêts gaziers et pétroliers. Cependant, tant que les milices de Misrata ne seront pas réduites militairement, aucune autorité ne pourra s'imposer en Libye; or  Misrata est située géographiquement hors de portée, à la fois des forces algériennes et égyptiennes.

Au Fezzan, vaste région désertique devenue une véritable "zone grise" dans laquelle prospèrent trafiquants et jihadistes, les forces françaises exercent une surveillance de plus en plus dense tout en  recueillant les renseignements qui permettront d'intervenir quand le moment sera venu, le but étant de sécuriser en profondeur le Niger et le Tchad.
La priorité qui est d'interdire les coagulations ou du moins les porosités passe par le contrôle  des verrous sahariens dont celui les Iforas aux confins  algéro-maliens, comme la Passe Salvador au Niger et comme la région d'Aouzou au Tchad. Le nouveau dispositif sahélien mis en place par la France  et dont le pivot est le Tchad s'inscrit bien dans cette logique. Il montre que les militaires sont bien conscients de la nécessité de maintenir ou de rétablir l’étanchéité entre les divers foyers crisogènes afin d’éviter leur engerbage.

Bernard Lugan

15/07/2014



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