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Que fait-on maintenant?

MEDIATHEQUE

 Et que fait-on maintenant ?

Paris-Province de Jean-Claude Guillebaud 
dimanche 18 janvier 2015 Sud Ouest Dimanche

(Envoi de Pierre Jacquet - vercors)

Nous venons de vivre, le 11 janvier, un formidable événement. En réponse aux tueries, la France s'est retrouvée. D'abord avec elle-même, mais aussi avec le monde. Fini, le masochisme hexagonal et le dénigrement huppé. L'espace d'un dimanche - et pour de bonnes raisons -, la France est redevenue « la lumière du monde » qu'elle fut jadis. Et maintenant ? La ferveur fraternelle va-t-elle retomber ? La sinistrose reprendra-t-elle ses droits ? La médiocrité politicienne retrouvera-t-elle son empire ?

Il y a un temps pour tout (Ecclésiaste 3.1-15). Après le chagrin, l'émotion rassemblée et la colère, voici venu le temps de la réflexion. J'avoue que je n'écoute plus les « il faut » et les « il n'y a qu'à » que répètent à longueur de journée les importants. Je ferme mes oreilles aux rodomontades ministérielles comme aux évocations de je ne sais quelle guerre à mener. Il faut nous défendre contre le terrorisme, certes, mais tout cela me paraît théorique, emphatique, étroitement tactique.
Je prête plus d'attention aux témoignages qui remontent du « terrain », via les réseaux sociaux. Ils voient plus loin. Je pense aux enseignants des quartiers difficiles. Eux sont en première ligne pour affronter, au cas par cas, ce que la ministre de l'Éducation appelle des « incidents », ces trop nombreux cas où des élèves, parfois très jeunes, ont refusé de participer à la minute de silence. Il ne s'agit pas d'« incidents », Madame, mais de symptômes. Ils montrent qu'une fraction notable de nos compatriotes - les plus pauvres, les exclus, les oubliés - est désormais en exil de la communauté nationale.
Je pense à cette superbe lettre rédigée et mise en ligne par trois professeurs de Seine-Saint-Denis. « Les crimes perpétrés par ces assassins sont odieux, écrivent-ils, mais ce qui est terrible, c'est qu'ils parlent français, avec l'accent des jeunes de banlieue. Ces assassins sont comme nos élèves. Alors, ouvrons les yeux sur la situation. »
Une autre enseignante, qui signe Chouyo, propose une analyse sans langue de bois des « provocs » d'élèves qu'elle côtoie depuis longtemps : « Des ados élevés au pied d'un HLM du Val-d'Oise, déjà enfermés dans un microcosme dont ils savaient pertinemment qu'ils ne sortiraient jamais. »
Aujourd'hui, nous devons regarder en face cette effarante dérive
Comment avons-nous pu laisser notre pays se laisser peu à peu intoxiquer par le cynisme des gagnants, le chacun pour soi, le pas vu, pas pris ? Comment avons-nous pu croire qu'une société pouvait durer si ses élites récusaient toute idée de morale commune (« ringarde »), ironisaient sur le civisme (« vieille lanterne »), laissaient brailler les doctes imbéciles ?

Les trois profs cités avouent carrément leur honte. C'est aussi la mienne : « Comment faire quand on a honte, ajoutent-ils, et qu'on est en colère contre les assassins, mais aussi contre soi ? Personne dans les médias ne dit cette honte. Personne ne semble vouloir en assumer la responsabilité. »
J'ai discuté avec certains enseignants qui, envers et contre tout, trouvent en eux-mêmes assez d'énergie pour ne pas baisser les bras. Mal payés, mal reconnus, peu encouragés, ils tiennent le coup et parviennent encore à recoudre, ici et là, un bout du tissu social déchiré. Eux savent qu'une catastrophe couve dans les banlieues. Eux comprennent à quel point la corruption des nantis et la voracité des « malins » constituent un poison aux effets lents. Eux savent que derrière la crise de l'école, on trouve des enfants sans avenir, immergés dans la violence et la précarité. Qu'ils soient remerciés.
Pas question, évidemment, de fournir la moindre excuse sociale à la barbarie. Disons que cela nous invite à tout faire pour qu'après la tragédie et l'émotion partagée puisse durablement éclore un demain…


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